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François Cusset, historien des idées, analyse le mouvement des gilets jaunes

Avec les “gilets jaunes”, peut-on d’après vous parler d’un mouvement “inédit”  ?
François Cusset — Oui, radicalement inédit. Par la diversité de sa composition, où des sensibilités de droite et de gauche – voire des deux extrêmes – sont soudain réunies, toutes affiliations suspendues, par un même sentiment d’injustice et des situations de précarité communes. Par les modes opératoires : blocages de routes et occupation de quartiers entiers au lieu des manifestations ponctuelles et des grèves par corporation qu’on voit habituellement.

Par la ténacité et l’opiniâtreté des participants, dans leur diversité. A la limite, ce qui paraît les réunir est un mélange de détermination à ne pas reculer avant que le pouvoir cède ou tombe, et des références unanimes à des épisodes révolutionnaires (1789, 1848 et plus rarement 1968) comme preuve que tenir en vaut la peine. Plus la solidarité nouée sous les coups de matraque et les nuages de lacrymogène.

Quels sont, selon vous, les moteurs de cette colère ?
Il faut distinguer moteur et déclic. Le moteur est plus ancien que la présidence Macron : dégradation inexorable des conditions sociales, des revenus comme des situations au travail, pour des franges importantes de la population : la petite classe moyenne, les classes populaires salariées, surtout en zone périurbaine et en province, sur fond de succession des promesses intenables et des cynismes électoraux, et d’un abandon par l’Etat et les politiques, sur plusieurs décennies, des classes sociales en question.

« Mépris social, autoritarisme étatique et de basculement historique des politiques fiscales dans la logique du cadeau aux riches »

Le déclic, plus ponctuel et plus récent, est bien sûr le cocktail macronien explosif de rhétorique de start-up, de mépris social, d’autoritarisme étatique et de basculement historique des politiques fiscales dans la logique du cadeau aux riches et aux entreprises financé par la résilience fiscale du plus grand nombre. Mais évidemment, pas de mèche sans matériau inflammable déjà là, pas de déclic sans un moteur plus ancien, et plus profond.

Les images des violences qui ont émaillé la quatrième journée de mobilisation des “gilets jaunes” sont saisissantes. Peut-on parler d’une radicalisation dans la violence ?
“Radicalisation”, sûrement pas. C’est le mot appliqué par l’Etat aux jeunes des quartiers susceptibles d’endoctrinement jihadiste et de passage à l’acte terroriste. En ce sens précis, d’aveuglement doctrinal et de violence assumée, ou en acte, ce mot convient mieux au capitalisme néolibéral, qui, effectivement, après la crise de 2008-09, au lieu d’aller vers la régulation ou la modération, a choisi la radicalisation.

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Après Strasbourg, le gouvernement appelle les « gilets jaunes » à ne pas manifester samedi

Après l’attaque terroriste l’attaque terroriste de Strasbourg de ce mardi soir, le gouvernement appelle les « gilets-jaunes » à être « raisonnables » et à « ne pas manifester ». Benjamin Griveaux a déclaré ce jeudi 13 octobre que leur colère s’est déjà « exprimée », « a été entendue » par le gouvernement et qu’il y a « répondu », « ce que nous vous demandons, en responsabilité, c’est d’être raisonnables samedi et de ne pas aller manifester », a insisté le porte-parole du gouvernement sur le plateau de Cnews.

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« A ce stade, nous n’avons pas décidé d’interdire les manifestations qui se tiennent samedi » dans toutes la France, a-t-il toutefois précisé à propos de l’acte V des « gilets-jaunes » qui se tiendra samedi 15 décembre. Benjamin Griveaux estime qu’il serait assez « facile » de le déclarer mais que cela n’empêcherait pas pour autant « les personnes souhaitant casser, piller, de se rendre dans les rues ».

« Il n’est pas raisonnable de manifester »

« Il n’est pas raisonnable de manifester », a-t-il martelé, car « nos forces de l’ordre et de sécurité ont été mises à contribution énormément ces dernières semaines », et « au regard » de l’attentat de Strasbourg, « il serait préférable que ce samedi chacun puisse, de manière apaisée, vaquer à des occupations d’un samedi avant les fêtes de famille de fin d’année plutôt que de manifester et mettre à nouveau à contribution nos forces de l’ordre ».

Invité ce jeudi matin sur France Inter, Richard Ferrand, le président de l’Assemblée nationale a lui aussi appelé à la fin du mouvement :« Des réponses massives ont été données par le Président de La République sur le pouvoir d’achat des gilets jaunes. Il faut maintenant que le mouvement s’arrête pour passer à la construction du nouveau modèle français. Il nous faut refaire la France ».

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Le groupe Bolloré mis en examen pour « corruption » dans l’affaire des ports africains

Les ennuis judiciaires se poursuivent pour Vincent Bolloré et son groupe éponyme. Mercredi 12 décembre, Bolloré SA a été mise en examen dans l’enquête sur des soupçons de corruption dans le cadre de l’obtention de concessions portuaires en Afrique de l’Ouest. « La holding Bolloré SA, qui n’est en rien concerné par les faits objets de l’investigation, a décidé d’exercer un recours afin d’être mis hors de cause », a immédiatement réagi le groupe dans un communiqué.

Le tycoon breton en garde à vue

Cette annonce intervient six mois après la garde à vue du « tycoon breton ». Le 25 avril, il avait même été mis en examen dans ce dossier. Serge Tournaire et Aude Buresi, les juges d’instruction en charge du dossier, ont retenu les qualificatifs de « corruption d’agent étranger », complicité d‘ »abus de confiance » et de « faux et usage de faux ».

>> A lire aussi : Vincent Bolloré placé en garde à vue pour des soupçons de corruption de dirigeants africains

Concrètement, la justice reproche au groupe Bolloré d’avoir utilisé les activités de conseil politique de Havas (une filiale du groupe), dans le but de décrocher la gestion des ports de Lomé (Togo), Conakry (Guinée) via une autre de ses filiales, Bolloré Africa Logistics, rappelle Le Monde.

D’autres cadres de Bolloré SA sont mis en examen dans cette affaire, comme le directeur général du groupe, Gilles Alix ou le responsable du pôle international d’Havas, Jean-Philippe Dorent.

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Violences policières : “Il y a derrière chaque blessure une industrie qui tire des profits”

Le bilan du maintien de l’ordre est particulièrement sévère : des lycéens ont été grièvement blessés au visage par des tirs de flashballs, des “gilets jaunes” ont eu la main arrachée par des éclats de grenades assourdissantes GLI-F4, 162 personnes ont été prises en charge par l’AP-HP rien que le 1er décembre… Comment expliquez-vous cet usage abusif de la violence par les policiers ?

Mathieu Rigouste – La police moderne adapte sa force au statut de ses cibles, aux rapports de force et formes d’organisation qu’on lui oppose. Elle est ainsi structurée pour pouvoir monter en puissance face à des situations de “crise”. Ceci s’inscrit dans un processus socio-historique. La police française puise régulièrement dans les répertoires militaires et coloniaux des dispositifs qu’elles réagencent pour les appliquer à l’intérieur du territoire, en général contre les classes les plus opprimées. Elle expérimente ces schémas de violence en général et au quotidien contre les habitants des quartiers populaires. Il y a une circulation de savoirs et de formes de pouvoir entre les guerres néocoloniales, la ségrégation des quartiers populaires et la répression des manifestations indisciplinées.

Les lanceurs de balles de défense en sont un bon exemple : ils émergent dans le cadre de guerres coloniales en Irlande du Nord et en Palestine, ils se répandent dans les unités d’élite françaises comme des dispositifs anti-terroristes dans les années 1990, puis sont étendus aux unités “commando” de la police chargées des quartiers populaires (BAC) au début des années 2000. Ils reconditionnent enfin la répression des mouvements sociaux hors des quartiers populaires depuis les années 2010. Comme pour l’usage des grenades explosives, on assiste avec l’ère sécuritaire à un redéploiement général de la coercition et de la mutilation dans les arsenaux d’État.

Pourquoi ces arsenaux semble-t-ils en perpétuel développement ? 

Ce phénomène est lié à une logique économique. Le capitalisme étend les formes de misère et approfondit continuellement les inégalités, il accompagne donc logiquement les États à investir massivement dans des moyens de contrôle des classes dominées. D’autre part, la restructuration néolibérale qui s’amorce au début des années 1970 s’opère en connexion avec la constitution des grands marchés de la guerre intérieure, c’est-à-dire d’un business de la sécurité. Les formes de violence d’État qui se mondialisent dans l’ère sécuritaire ont un lien avec l’expansion des marchés liés à la guerre “en milieu urbain” et “au milieu des populations”. Matériels et munitions, formations et maintien en condition, doctrines et savoir-faire constituent des marchés majeurs où chaque guerre, chaque occupation, chaque opération militaro-policière est un laboratoire pour expérimenter de nouvelles marchandises mais aussi une vitrine médiatique pour les exposer. Il y a derrière chaque blessure, une industrie qui tire des profits. Mais ces processus se développent autour d’une logique propre à la forme de l’État et qui consiste à augmenter le niveau de la répression lorsque les rapports de force menacent sa souveraineté. Tous les États menacés par leurs peuples choisissent tôt ou tard de leur mener des formes de guerre intérieure.

En quelques jours, des vidéos ont montré des CRS matraquer des manifestants au sol alors qu’ils s’étaient réfugiés dans un Burger King, ou procéder à l’interpellation des lycéens de Mantes-la-Jolie, à genoux et les mains sur la tête. Les policiers qui commettent ces actes reçoivent-ils des ordres, ou outrepassent-ils les règles de leur propre chef ?

Dans les polices des États-nations modernes, on remarque une dialectique entre des formes d’instrumentalisation du pouvoir policier et des formes d’insularité, d’autonomisation du champ policier. Il existe ainsi des circuits hiérarchiques qui vont du haut vers le bas, en traduisant la férocité des classes dominantes dans les pratiques des policiers jusque sur les corps. Mais en même temps, la police fonctionne selon des agendas et des répertoires de discours et de pratiques qui ne sont pas dictés de haut en bas, mais qui se constituent depuis “le terrain”, qui font partie d’un “savoir-faire” professionnel, qui sont mis en œuvre par les policiers eux-mêmes.

La hiérarchie contrôle ses pratiques a posteriori, elle les corrige lorsqu’elles la gêne, elle en tolère certaines parce que les policiers construisent aussi des rapports de force à l’intérieur de la police et avec les autres institutions. Tout un pan de la pratique policière contredit systématiquement les cadres de la loi, sans que cela soit combattu par l’institution elle-même. Finalement, on remarque que l’ère sécuritaire a tendance à amplifier une forme d’instrumentalisation de l’insularité policière. Les BAC, ces unités commando largement autonomisées sont exemplaires, mais c’est toute une partie de la police contemporaine qui détient un “chèque en gris” pour mettre en œuvre les objectifs politiques du bloc de pouvoir. De ce point de vue, ni les préfectures ni le ministères ne produisent généralement d’ordre écrit ou oralement explicites pour distribuer des formes de violence extrêmes, mais ils contrôlent pourtant tout le processus institutionnel qui mène du choix des unités à leur déploiement et à leurs usages de la force.

En va-t-il de même pour les policiers de la BAC vus en train de tirer au flashball très régulièrement à hauteur de tête, et s’en prendre indifféremment à des photographes ou journalistes clairement identifiables ?

Oui, c’est un bon exemple. Théoriquement ils n’ont pas le droit, mais ces pratiques sont instituées historiquement dans le mode d’intervention et la formation “par le terrain” des unités de BAC. Dans les quartiers populaires et en particulier contre les corps pauvres et non-blancs, les “baqueux” emploient le tir tendu et la visée niveau tête comme des dispositifs réguliers de leur panoplie. Lorsqu’on déploie toutes les unités BAC de Nuit de banlieue le 8 décembre 2018 en les dopant avec un discours martial faisant peser sur leurs agents la menace d’être tués, il n’y a pas besoin de leur donner de consignes pour blesser, on sait très bien à quel régime de violence on donne la possibilité d’exister. Le bloc de pouvoir cherche plutôt à ce que cette férocité produise le coût médiatico-politique le plus faible. Et comme sur tant de sujets, il se plante régulièrement.

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Les caractéristiques du mouvement des “gilets jaunes”, qui n’a pas de porte-parole, pas de service d’ordre, qui fait converger les colères, qui est très mobile et s’en prend aux beaux quartiers, expliquent-elles la répression particulièrement violente dont il fait l’objet ?

Oui, sans doute, mais pas à elles seules. Ces formes difficiles à contrôler et à gouverner, cette imprévisibilité et ce rapport décomplexé et festif à la violence contre les symboles de l’État et du capitalisme, le font cibler comme un objet à soumettre, à domestiquer, mais pas encore forcément à abattre. La présence de strates supérieures des classes populaires, d’une petite bourgeoisie précarisée et notamment d’un grand nombre de personnes identifiées comme blanches a jusqu’ici contenu l’usage de la mise à mort policière.

Le coût politique de certaines mise à morts pousse les Etats à employer des dispositifs répressifs capables de contraindre sans tuer, ou tuant le moins possible. Les usages policiers de ses armements et techniques dépendent de la valeur accordée aux corps pris pour cibles. La mise à mort policière reste ainsi un instrument de gouvernement normal dans les territoires colonisés, dans les prisons, dans les quartiers populaires et aux frontières.
On voit avec la mise à genou des lycéens de Mantes-la-Jolie que l’intensité et les formes de la violence policière s’adaptent à la hiérarchisation raciste, classiste et patriarcale des corps dans la culture dominante.

Le processus qui consiste à propager la figure médiatique de “casseurs de banlieue” sert de ce point de vue aussi bien à délégitimer les usages populaires de formes d’autodéfense et de contre-attaques collectives qu’à préparer les esprits à l’emploi de dispositifs nécropolitiques, c’est-à-dire où la mise à mort est une condition de possibilité.

Que dire de l’appareil répressif “exceptionnel” mobilisé le 8 décembre à Paris ? On a vu notamment des blindés de la gendarmerie encadrer très tôt la manifestation, la police à cheval lancer des offensives contre les manifestants, un hélicoptère survoler la capitale… Quel est l’objectif ? Faire peur ? Restaurer l’autorité de l’État ?

Les formes de pouvoir déployées en décembre 2018 s’inscrivent dans le processus de restructuration néolibérale. Elles s’intègrent normalement dans la grille de lecture contre-insurrectionnelle qui domine la gouvernementalité sécuritaire. Selon cette dernière, la “population” doit être le lieu et la cible d’une guerre contre toutes les subversions. Après une première phase d’accompagnement médiatique et politique censé le rendre inoffensif, certaines dimensions du mouvement des “gilets jaunes” se sont rendues incontrôlables. Le mouvement a dès lors été reconstruit médiatiquement et politiquement comme un milieu de prolifération de menaces qu’il faudrait purger. Après avoir distribué du sérum physiologique, la police l’aborde désormais comme une masse où il faut éviter de tuer mais dont on peut exceptionnellement neutraliser des éléments, que l’on peut mutiler régulièrement et qu’il faut frapper largement. L’État se restructure à travers les crises qu’engendre le système de production capitaliste. Dans l’ère sécuritaire, il se redéploie à travers l’expérience de la guerre policière.

De même, que penser de l’arrestation de Julien Coupat ? Se fonde-t-elle sur des éléments objectifs, ou sert-elle simplement de symbole, puisqu’il est connu pour être une figure de “l’ultragauche” ?

Son arrestation est un geste symbolique, il s’agit de montrer que le souverain peut se saisir de qui il veut, et quand il veut. Il s’agit aussi de manipuler la figure de l’ennemi intérieur “anarcho-autonome” pour justifier la militarisation relative de la répression. Cela intervient aussi dans un récit fictif où le souverain se saisit d’une figure du “chef ennemi”, qu’il a lui-même construite, au terme d’une joute virile qu’il a mise en scène et qui doit le rétablir dans son honneur. Il n’est pas impossible que certaines fractions du renseignement politique croient fermement que Julien Coupat dirigerait dans l’ombre des réseaux d’activistes qui se trouveraient ainsi dépeuplés parce qu’un seul être leur manque. De ce point de vue, il semble qu’ils ne comprennent absolument rien à la défiance généralisée contre la figure du chef qui traverse les combats contemporains pour l’émancipation.

On a vu apparaître ce 8 décembre la notion de “casseurs présumés” : des centaines de personnes ont été interpellées de manière préventive, avant même d’atteindre Paris, ou au petit matin (au total, 820 personnes majeures ont été placées en garde-à-vue, dont 80% sont sortis sans procédure judiciaire, ou avec un simple rappel à la loi). Comment interprétez-vous cela ? Est-ce un effet de l’instauration de l’état d’urgence au cours des dernières années ?

Ce n’est pas l’état d’urgence qui en est responsable mais c’est son instauration puis l’institution d’une partie de ses dispositifs dans la loi qui permettent le développement de ce type de pratiques. Tout comme l’arrestation de militants prétendument “connus des services”, cela participe au rodage d’une mécanique de pouvoir appelée à devenir de plus en plus déterminante dans l’ère sécuritaire. Celle-ci consiste à se saisir d’une “menace” avant qu’elle se produise. Les arrestations préventives, issues des technologies antiterroristes et qui étaient spécifiquement employées dans le cadre de la “lutte contre l’islamisme”, ont été élargies à la gestion des mouvements sociaux en dehors des quartiers populaires pendant la lutte contre la loi travail. Cela participe d’une sorte d’accélération d’un pouvoir répressif cherchant à pouvoir intervenir où il veut, et quand il veut.

Un collectif d’avocats a demandé par un courrier au ministre de l’intérieur de “renoncer à l’usage des grenades GLI-F4”. La France est par ailleurs le seul pays d’Europe à utiliser des munitions explosives lors d’opérations de maintien de l’ordre. Pourquoi cette exception ?

Chaque régime de pouvoir équilibre à sa manière des dispositifs de terrorisation et de séduction, de coercition et de mystification, de dissuasion ou de divertissement. Cela est lié à la place et au rôle des industries militaires et sécuritaires dans l’histoire d’un État, au statut de la violence dans la culture d’une société. En décembre 1960, des grenades explosives ont été utilisées massivement contre les manifestations et les révoltes des colonisés algériens. C’est sans doute même l’une des expérimentations fondatrices de soumission par la grenade explosive. On a relevé, déjà à l’époque, de nombreuses blessures et des mutilations identiques à celles d’aujourd’hui, sur le corps des Algériennes et des Algériens. Il faut croire que la mutilation et la destruction des corps dominés et rebelles occupe une place particulière dans la structuration historique de l’État français.

Après l’escalade de violence de ces derniers jours, à quoi peut-on s’attendre pour la suite ?

La recherche en sciences sociales n’a pas pour but de prédire quoi que ce soit. Tout ce qu’on peut affirmer c’est qu’un système qui élargit continuellement les formes de misères et les inégalités se confrontera toujours à des révoltes, et qu’il tentera de soumettre ces révoltes pour empêcher qu’elles prennent la forme d’un processus révolutionnaire. C’est parfois en s’investissant dans la répression féroce que l’Etat contraint des soulèvements populaires à devenir révolutionnaires. Le bloc de pouvoir cherchera sans doute à acheter et séduire ses opposants, à multiplier les dissociations et les divisions à l’intérieur du mouvement, il fabriquera sans doute des représentants, il accompagnera sûrement l’émergence de “partis politiques” ou d’interlocuteurs “pacifiques” avec lesquels négocier, il cherchera probablement à multiplier les dispositifs visant à faire sous-traiter la répression par des strates du mouvement et des classes populaires, à faire participer des “gilets jaunes modérés” ou des “citoyens vigilants” au rétablissement de l’ordre social.

Si ça ne suffit pas, ce sera sans doute accompagné d’une montée en puissance des moyens répressifs, sur un plan militarisé. Mais personne n’avait prévu ce mouvement, et c’est peut-être l’une des choses les plus importantes qu’il démontre. Dans l’ère sécuritaire, le champ de bataille socio-historique est complètement instable. Dans les interstices des dominations quotidiennes, des “monstres” surgissent en chantant. L’État et les classes dominantes peuvent faire le choix d’accompagner la mise en place d’un régime néofasciste pour les sauver, mais les forces de l’émancipation collective sont aussi capables de renverser tout l’ordre des choses. L’avenir dépendra notamment de notre capacité à nous organiser pour le créer nous-mêmes.

Propos recueillis par Mathieu Dejean

Mathieu Rigouste, La domination policière : Une violence industrielle, La Fabrique, 208 pages — 15 euros, 2012

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“Macron tente de remplacer un conflit de classes par un conflit identitaire”

Emmanuel Macron jouait son va-tout ce 10 décembre, lors de son “adresse à la nation”. Face à la persistance du mouvement des “gilets jaunes”, dont les revendications se sont étendues bien au-delà de la simple taxe carbone, le président de la République a fait plusieurs annonces censées gonfler le pouvoir d’achat des Français. A-t-il une chance d’avoir été entendu pour autant ? Pour Cécile Alduy, professeure de littérature à Stanford, en Californie, et chercheuse associée au Cevipof de Sciences Po, il n’a pas su éviter plusieurs écueils, sur la forme comme sur le fond.

On a reproché à Emmanuel Macron d’avoir traité avec condescendance les “gilets jaunes” lors de sa première intervention le 27 novembre. Son “adresse à la nation” du 10 décembre a-t-elle corrigé le tir ?

Cécile Alduy – Le ton – sobre -, la forme – solennelle -, et les quelques mea culpa aideront sans doute à montrer que le président a entendu le reproche d’arrogance et de verticalité qui lui avait été adressé. Malheureusement, il a aussi continué à jouer au professeur, voire à “faire la morale” en début de discours, ce qui est certes le rôle du président – condamner les violences, expliquer -, mais arrive au moment où sa parole est fortement discréditée et sa légitimité contestée. C’était un exercice périlleux : continuer à incarner la fonction présidentielle, donc assumer d’être celui qui décide seul, et renouer un dialogue, ce qui suppose plus d’humilité.

Le chef de l’État a déclaré : “Je sais qu’il m’est arrivé de blesser certains d’entre vous par mes propos”. Pensez-vous que cela suffise à effacer les stigmates laissés par ses expressions maladroites sur les “gens qui ne sont rien”, “gaulois réfractaires au changement”, “fainéants”… ?

Il aurait fallu au minimum qu’il s’en excuse plus explicitement, or il a immédiatement enchaîné avec l’argument qu’il avait été le candidat du changement, sous-entendu comme les “gilets jaunes”. Comme dans toutes les relations, il est très difficile de réparer le lien lorsque le respect et la confiance ont été brisés. Or la situation est même pire : beaucoup se sont sentis insultés par ses paroles.

N’y a-t-il pas un paradoxe à affirmer qu’il s’est “battu pour bousculer le système politique en place”, alors qu’il s’adresse à un mouvement populaire qui le tient pour responsable d’une politique en faveur des élites ?

C’est le paradoxe depuis sa candidature ! Conseiller puis ministre de l’Économie de François Hollande, ancien banquier, il s’est cependant présenté comme candidat “anti-système” au prétexte qu’il en était issu ! S’il y a une chose qu’il a bouleversé, c’est le maillage démocratique qui reposait sur les partis et les corps intermédiaires. Et cela s’est retourné contre lui, puisque les “gilets jaunes” ont acté ce rapport direct, et donc brutal, avec le président.

De manière étonnante, il a fait référence à “la question de l’immigration” qu’il nous faudrait “affronter”, à “l’identité profonde” de la France et à un “malaise face à une laïcité bousculée”. Pourtant les “gilets jaunes” se sont tenus à l’écart de ces thèmes. Pourquoi les remettre dans le débat national ? Pour faire diversion ?

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C’est à mon sens une véritable faute morale et politique. Aucune des revendications des “gilets jaunes” ne touchait à l’identité, ni à l’immigration.
Macron adopte avec cette phrase une stratégie purement politicienne destinée à remplacer un conflit de classes par un conflit identitaire. Le but ? De nouveau “disrupter” le champ politique en train d’émerger en empêchant la “convergence des luttes”, et en réinstallant des clivages droite / gauche et des conflits culturels entre “gilets jaunes” pour diviser.

Propos recueillis par Mathieu Dejean

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En pleine crise des gilets jaunes, Macron se fait conseiller par Sarkozy

En proie à une crise institutionnelle depuis plusieurs semaines face à la mobilisation des gilets jaunes, Emmanuel Macron s’est adressé aux Français lundi soir. Lors d’un discours long de 13 minutes, il a annoncé des mesures concrètes pour répondre aux critiques de la baisse du pouvoir d’achat et de la précarité dont sont victimes une large partie de la population, qui juge le pouvoir complètement déconnecté de la réalité sociale. Plusieurs membres de l’opposition, dont le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure, ont fait le lien entre le ton adopté par Emmanuel Macron et la politique de l’ancien président Nicolas Sarkozy, qui a dirigé la France de 2007 à 2012.

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Le lien est même autrement explicite, selon une information diffusée le lendemain soir par Valeurs Actuelles et confirmée par plusieurs sources au Monde : les deux hommes auraient déjeuné la veille du rassemblement de l’acte IV de la mobilisation des gilets jaunes le samedi 9 décembre dans toute la France. Le rendez-vous, absent de l’agenda public d’Emmanuel Macron, s’est déroulé discrètement.

Un rapprochement assumé par l’exécutif…

L’ancien chef de l’Etat aurait notamment conseillé l’actuel président sur des sujets liés aux annonces faites publiquement lundi soir, comme l’indiquent des sources anonymes au Figaro : “Les deux hommes ont notamment abordé la question du maintien de l’ordre public – une inquiétude de l’ancien chef de l’Etat -, et du retour aux heures défiscalisées – une des mesures fortes de son quinquennat”. La seconde proposition a été présentée par Emmanuel Macron lors de son discours comme une “idée juste”, décidée par Nicolas Sarkozy et abrogée par François Hollande en 2012 au début de son mandat. La manière d’aborder le sujet de l’identité nationale a aussi été rapprochée de celle de l’ancien président en son temps, M. Macron ayant déclaré : “Je veux aussi que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter.

Si la récupération de thèmes et de mesures décidées par l’ancien président de droite a été fortement critiquée dans les rangs de l’opposition, l’exécutif a assumé son influence sur Emmanuel Macron. Le Monde rapporte que l’Elysée aurait insisté sur le respect mutuel qui unit les deux hommes et salué l’absence de critiques dont a fait preuve Nicolas Sarkozy depuis la crise inédite traduite par la contestation sociale des gilets jaunes. “Sarkozy a été incroyable tout au long de la crise, de loin le plus intelligent à droite : il a été le seul à ne rien dire. Il n’a cherché ni à récupérer, ni à critiquer, ni à soutenir. Pendant tout ce temps, tous les autres se sont jetés dans le marigot”, aurait observé un conseiller de Matignon.

… qui inquiète chez LREM

Certains membres du parti majoritaire La République En Marche (LREM) sont plus circonspects sur ce rapprochement, notamment sur le thème de l’immigration. Le député du Val d’Oise Aurélien Taché le distingue ainsi de la question budgétaire dans des propos toujours rapportés par Le Monde : “Écouter le Sarkozy du “travailler plus pour gagner plus” et s’inspirer de la manière dont cet ancien président, lui aussi détesté par une partie des Français, a réussi à conserver son socle de soutien ne me pose pas de problème. Mais à une condition : que l’on ne reprenne pas sa ligne en matière d’identité et d’immigration”.

Le rapprochement entre les deux hommes a déjà été constaté l’année dernière quand Emmanuel Macron a tenu des propos sans filtres lors de ses rencontres avec les Français. Ce franc parler est observé comme une des raisons fondamentales de la fracture avec la société française qui manifeste aujourd’hui contre un homme dont est fustigé “l’inconscient de classe et qui est dépeint par l’opposition comme le “président des riches”. Alors que les mesures sociales comme l’augmentation du SMIC proposées par Emmanuel Macron ont d’ores et déjà été décriées, il n’est pas certain que le rapprochement avec Nicolas Sarkozy rencontre les effets escomptés au sein de l’opinion publique.

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En Egypte, la police restreint la vente de gilets jaunes

À quelques semaines du huitième anniversaire de la révolution égyptienne de janvier 2011 qui avait abouti à la destitution du président de la République Hosni Moubarak, les autorités égyptiennes restreignent la vente des gilets jaunes dans le pays. Elles redoutent que le cas français essaime au sein de la population et entraîne des manifestations non-autorisées et des débordements.

« Plus dangereux que de vendre de la drogue »

Interrogés par l’AFP, cinq détaillants cairotes affirment qu’ils font l’objet d’une surveillance de la part des forces de l’ordre qui leur ont signifié que la vente de gilets jaunes étaient la mal venue. « Pour [en] vendre, il faut le feu vert du commissariat », du quartier. Un autre commerçant explique au correspondant de l’AFP que « des responsables de la sécurité nationale sont venus et nous ont demandé de ne pas vendre de gilets jaunes. Ils ont peur de la contagion après les manifestations en France ». À tel point que, selon le même commerçant, « vendre ces gilets devient plus dangereux que de vendre de la drogue! »

Un importateur, contacté par l’AFP, a confié que des consignes avaient été données aux entreprises « la semaine dernière ». Selon lui, il est recommandé aux sociétés d’importation de ne plus fournir les détaillants ni les particuliers et de s’en tenir à la fourniture des compagnies.

Un pouvoir inquiet

Jeudi 29 mars 2018, les Égyptiens ont réélu le président de la République et ancien maréchal Abdel Fattah Al-Sissi. Il est arrivé très largement en tête, bénéficiant d’un score de 92 % des suffrages exprimés, très loin devant son rival Moussa Mostafa Moussa. Le chef de l’opposition est, en même temps, un soutien déclaré de Al-Sissi. Le véritable enjeux de l’élections était donc la participation. Sur ce plan, le président a échoué alors que seulement 40 % des électeurs égyptiens se sont présentés aux bureaux de vote.

Il y a trois mois, le pouvoir s’est appliqué à améliorer la surveillance des réseaux sociaux. Le président a promulgué une loi de réglementation de la presse et des médias. Dans les faits, quiconque ayant plus de 5 000 abonnés sur son compte de réseau social, sur son site personnel ou son blog, peut être surveillé par les autorités. Dans le journal officiel, il est également précisé que le conseil supérieur de régulation des médias pourra suspendre ou bloquer un site ou un compte s’il considère qu’y sont « [publiées] ou [diffusées] de fausses nouvelles » ou qu’on y « [incite] à violer la loi, à la violence ou à la haine ».

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