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“Les suicides sont en baisse depuis 30 ans et personne n’en parle”

C’est une statistique étonnante et (plutôt) une bonne nouvelle : on se suicide de moins en moins. En France, on dénombrait 8 885 décès par suicide en 2014, soit environ un par heure. Un nombre en baisse de 26% en une décennie, selon le récent rapport de l’Observatoire national du suicide (qui rappelle quand même que nous sommes au 10e rang sur 32 des pays européens connaissant un taux de suicide élevé).

Mieux, la baisse du nombre de personnes se donnant la mort s’est amorcée dès 1985. “Au cours des trente dernières années, le taux de suicide est passé du niveau maximum au niveau minimum”, s’étonnent les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet dans Suicide, l’envers de notre monde (Seuil, 2018). Comment analyser ce phénomène “spectaculaire” et “inattendu” ? Éléments de réponse avec Christian Baudelot, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure (Paris).

Pourquoi le taux de suicide est-il si bas aujourd’hui ?

Christian Baudelot – Cette baisse n’est pas du tout intuitive. On comprend très bien pourquoi le taux de suicide augmente, notamment dans les années 1970 au moment des chocs pétroliers et de l’arrivée du chômage de masse. À l’inverse, il n’y a aucune certitude sur les raisons de la baisse qu’on observe depuis 1985. Nous avons émis l’hypothèse que l’inversion de la courbe du suicide coïncide avec l’arrivée du Prozac. Au milieu des années 1980, en Europe de l’Ouest, les médecins généralistes ont été autorisés à prescrire cet antidépresseur d’un nouveau genre. Dans les pays du bloc de l’Est (Lituanie, Russie, Hongrie..), qui détenaient des taux record, ces médicaments sont arrivés plus tard, et avec eux la baisse du nombre de suicide. Aujourd’hui, les professionnels de santé sont quasiment tous d’accord pour considérer ces médicaments sont bénéfiques à la lutte contre le suicide.

“Nous avons émis l’hypothèse que l’inversion de la courbe du suicide coïncide avec l’arrivée du Prozac”

La baisse s’expliquerai donc par cette découverte médicale ?

Pas seulement. L’arrivée des antidépresseurs s’est accompagnée d’une transformation structurelle dans l’accès aux soins psychologiques. Dans les années 1960, la France a mis en place un système de sectorisation de la psychiatrie. Concrètement, nous avons de plus en plus de psys, présents dans une grande partie du territoire. J’ai plutôt l’impression que cette action des antidépresseurs correspond à une évolution de la prise en charge médicale des maladies mentales et de la perception sociale du suicide.

Comment expliquer, alors, qu’instinctivement on a plutôt l’impression que le suicide est en hausse ?

Parce qu’on ne parle pas de cette baisse ! Ca dure depuis 30 ans, et nous sommes pratiquement les premiers à en parler dans notre livre. Le taux de suicide n’est pas un indicateur aussi surveillé que le nombre de morts sur la route, par exemple. C’est aussi un problème d’opinion publique. La presse a tendance à rendre compte du suicide sous un angle dramatique. De plus, il y a une dissymétrie entre le phénomène réel et ce dont les médias se font l’écho : on entend parler des types de suicides les plus improbables (ceux des femmes, des jeunes…) Mais c’est pareil dans la littérature ! La suicidée la plus célèbre est Madame Bovary [personnage du roman éponyme de Gustave Flaubert, NDLR]. Or c’est un suicide « paradoxal ». Tout protégeait ce personnage du suicide : c’était une femme (statistiquement, elles se suicident moins que les hommes), elle avait un enfant et habitait en ville.

À ce propos, vous soulignez dans votre ouvrage que la baisse du suicide concerne toutes les catégories de population…

Oui, elle n’a pas modifié la structure socio-démographique du suicide (les hommes se suicident plus que les femmes, les vieux plus que les jeunes, les ruraux plus que les urbains). L’usage des antidépresseurs est un phénomène massif qui concerne toute la population.

Est-ce que tous les pays sont concernés par ce déclin ?

Dans les pays riches, il y a quelques exceptions : la Corée du Sud, où le suicide a augmenté, et les Etats-Unis où il stagne. Au cours de la même période, on a observé dans les pays pauvres, surtout en Afrique, une montée sensible du taux de suicide – dont les niveaux restent inférieurs aux pays riches. Ces pays ont connu un développement économique et une élévation du niveau de vie. Or, qui dit croissance, dit bouleversement des structures traditionnelles de la société. La modification en profondeur d’un société désorganise les milieux sociaux et se traduit donc toujours par une phase d’élévation du taux de suicide. Dans la plupart des pays développés, le passage, au XIXe siècle, d’une société rurale et artisanale à une société industrielle, capitaliste et urbaine s’est caractérisé par une forte montée du suicide.

“La modification en profondeur d’un société désorganise les milieux sociaux et se traduit donc toujours par une phase d’élévation du taux de suicide”

Pourquoi la crise économique de 2008, qui a elle aussi entraîné des profondes modifications de la société, n’a-t-elle pas eu un effet similaire sur le taux de suicide ?

C’est bien pour ça que cette baisse est un mystère ! Après 1985, le chômage reste fort, le travail continue à s’intensifier et l’emploi à se précariser. Et pourtant, les suicides diminuent… On a donc dû chercher une cause extérieure aux variables économiques et sociales : d’où notre conclusion que la baisse s’explique plutôt par les soins et la prescription des antidépresseurs.

Ce n’est donc pas forcément signe que la société va mieux en terme économique mais plutôt qu’elle sait mieux prévenir cette fatalité ?

Le suicide n’est qu’un indicateur parmi d’autres de la santé d’une société. Moins de gens qui se suicident, c’est forcément une bonne nouvelle mais de nouveaux modes de souffrance font place aux anciens. En particulier les maladies mentales : la dépression augmente fortement, on le sait. Il y a un autre élément intéressant à souligner : sur cette même période, l’homicide diminue aussi sensiblement.

“C’est forcément une bonne nouvelle mais de nouveaux modes de souffrance font place aux anciens”

La baisse du suicide participerait donc d’un mouvement généralisé de recul de la violence ?

Oui, on peut lier ces deux baisses. Mais en l’état actuel des choses, il reste encore difficile d’expliquer ces deux phénomènes. Il faudrait travailler avec des psychologues, des économistes…

Dans votre préface, vous vous opposez à la « dramatisation » du monde contemporain et à l’idée selon laquelle les réseaux sociaux renforcent la solitude.

Quand je me ballade dans le métro ou dans la rue et que je vois tous ces gens sur leur portable… Je me dis que c’est un parfait instrument anti-suicide ! On sait que le meilleur moyen de prévention reste le lien social. Plus les gens sont insérés dans des cercles sociaux, moins ils ont tendance à se suicider. Les portables engendrent des nouvelles formes de sociabilité, qui, aussi imparfaites soient-elles, en sont. Je suis convaincu que ça a un effet sur le suicide, même si ça reste compliqué à quantifier. Cela mériterait une enquête. Par exemple, chercher à savoir si les habitants en « zone blanche » se suicident plus.

“On sait que le meilleur moyen de prévention reste le lien social”

Au printemps dernier, la série 13 Reasons Why a été accusée d’inciter au suicide en étant trop réaliste. Partagez-vous cet avis ?

Je me souviens de la sortie du livre Suicide, mode d’emploi [de Claude Guillon et Yves Le Bonniec, éd. Alain Moreau, 1982, NDLR]. Ce manuel décrivait par le menu les différentes techniques pour se suicider et il avait été interdit pour les mêmes raisons : on lui reprochait de pousser au suicide. Mais nous avons repris les statistiques de l’époque et nous n’avons constaté absolument aucun effet.

Propos recueillis par Elise Koutnouyan

Suicide, l’envers de notre monde, de Christian Baudelot et Roger Establet, éd. Seuil, 2018

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Le premier ministre polonais provoque un tollé en parlant d’“auteurs juifs” de la Shoah

Au détour d’une réponse à un journaliste israélien, alors qu’il était en déplacement en Allemagne samedi 17 février, le premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a déclenché un scandale. La Pologne a récemment fait passer une loi controversée, prévoyant de sanctionner par des amendes ou des peines allant jusqu’à trois ans de prison toute personne qui associerait l’État polonais aux crimes commis par les nazis dans le pays pendant la Seconde Guerre mondial. Le journaliste israélien Ronen Bergman l’interroge à ce sujet, pour savoir s’il serait lui-même puni s’il racontait en Pologne l’histoire de membres de sa famille déportés après avoir été dénoncés à la Gestapo par leurs voisins polonais durant la Seconde Guerre mondiale. Sa question a été très applaudie (voir la vidéo ci-dessous) :

“Il y avait des auteurs polonais, tout comme il y avait des auteurs juifs”

Réponse du premier ministre : “Ce ne sera pas puni, ce ne sera pas considéré comme criminel que de dire qu’il y avait des auteurs polonais (du génocide juif), tout comme il y avait des auteurs juifs, des auteurs ukrainiens ou allemands”. Il a ajouté : “Bien sûr qu’il n’y aura pas de poursuites contre les gens qui disent qu’il y avait des auteurs polonais, car il y en avait. Mais nous ne pouvons mélanger auteurs et victimes car ce serait une insulte envers tous les Juifs et tous les Polonais qui ont tant souffert pendant la Seconde Guerre mondiale”.

La salle est restée silencieuse après ces propos, comme le remarque une journaliste du quotidien israélien Haaretz, scandalisée, sur Twitter :

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“Sa réaction a été incroyable”, a déclaré sur Twitter Ronen Bergman.

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Selon un journaliste présent, la délégation israélienne était « sous le choc ».

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“Un manque de sensibilité face à la tragédie de notre peuple”, pour Netanyahou

De nombreuses personnalités politiques ont depuis condamné ces propos. Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a réagi par communiqué en jugeant ces déclaration « scandaleuses » : “Il y a un problème lié à une incapacité de comprendre l’Histoire et un manque de sensibilité face à la tragédie de notre peuple”. Le Commissaire européen aux Affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, s’est aussi inquiété de cette « réécriture de l’histoire » :

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Jean-Marie Le Pen menace sa fille Marine d’une “bagarre de rue” s’il n’accède pas au congrès du FN

Voilà un document qui en dit long sur le gouffre qui sépare désormais Marine Le Pen, présidente du Front national, de son père Jean-Marie, co-fondateur du parti. Il s’agit d’une lettre ouverte adressée par ce-dernier à sa fille samedi soir, et que le JDD s’est procurée. Elle contient une mise en garde politique, à l’approche du congrès du parti d’extrême droite (les 10 et 11 mars prochains) en crise depuis la présidentielle de 2017 : “La France telle que l’histoire l’a faite se trouve aujourd’hui menacée de disparaître. Ce fait sans précédent nous impose de nous élever au-dessus de nos querelles. Tu portes un nom, Le Pen, et tu diriges un parti, le FN, que le pouvoir vilipende mais qui ont incarné l’espoir du peuple français. Ne va pas gâcher cela”, écrit le Menhir.

“Prétendre se dédiaboliser aujourd’hui est une erreur de tactique”

Pour rappel, la justice a confirmé le 9 février qu’il était bien exclu du FN, selon la volonté de sa fille, mais il conserve tout de même le titre de président d’honneur. Il avait annoncé que si c’était le cas, il se rendrait au congrès, contre la volonté de sa fille. Son conseiller en communication avait même brandi une menace originale : “Nous avons un réseau de 300 bikers bretons prêts à lui faire escorte”.

Dans cette lettre, Le Pen va plus loin encore. La situation l’exige, car selon lui Marine Le Pen conduit le parti à sa perte. Il serait temps de revenir aux bons vieux fondamentaux du parti : “Prétendre se dédiaboliser aujourd’hui est en outre une erreur de tactique, au moment où les peuples, las d’être trompés par des élites révolutionnaires, se libèrent de la tutelle du politiquement correct, en Amérique, en Autriche et ailleurs en Europe”.

“D’excellents militants seraient blessés”, s’il ne pouvait pas venir au congrès

Alors qu’il l’enjoint à lancer une “grande réconciliation nationale” entre les chapelles d’extrême droite, il prévient cependant qu’il ne se laissera pas faire si sa main tendue est rejetée : “Un de tes amis, Monsieur Briois, a fait savoir qu’il m’interdirait de vive force l’entrée du congrès. Si nous descendions à ce niveau de réflexion, ce serait la bagarre de rue entre nous : d’excellents militants seraient blessés, le Front et son image ne s’en remettraient pas et l’opposition nationale se déconsidérerait sans remède. Je te propose donc de nous retrouver dans les prochains jours pour fixer ensemble une position commune, où tu veux, seuls ou avec des amis. C’est une main que je te tends. Je t’adjure de ne pas la rejeter”. A 89 ans, l’ancien leader du FN, qui s’érige dans un entretien au JDD contre la volonté de Marine Le Pen de rebaptiser le parti, ne semble pas près de raccrocher les gants…

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“Un jour c’est sûr, je pars d’ici” : la jeunesse d’une ville moyenne entre espoir et désenchantement

Accoudée au bar d’un des cafés du centre-ville, Sabrina discute avec Angelina, une jeune serveuse qui l’écoute en essuyant des verres. Les projets de boulot qui ne se concrétisent pas forcément, les soucis du quotidien, la vie pas toujours rigolote. « A Châtellerault, il n’y a quand même pas grand-chose à faire, que ça soit professionnellement ou socialement, lâche Sabrina en grimaçant. A part prendre un café et aller au travail quand on en a un, on se fait vraiment chier. »

Sabrina bosse dans la sécurité, un peu condamnée à vivre au rythme des saisons d’une activité qui embauche ponctuellement. A 31 ans, cette brune aux yeux en amandes ne rêve que d’une chose : faire ses valises et quitter la ville. Sa situation financière ne le lui permet pas pour l’instant, mais elle le jure : « Un jour, je pars d’ici, c’est sûr. » Pour elle, à Châtellerault (Vienne) où elle a grandi, « c’est triste à dire, mais tout se dégrade, tout est vieux ».

“Vous dites toujours la même chose”

Un triste palmarès propulse régulièrement cette ville moyenne et ses 33 000 habitants sur le devant de l’actualité nationale : avec ses 22,5 % de commerces vacants, la localité est vice-championne de France pour la dévitalisation de son centre-ville, après Béziers et devant Forbach. Châtellerault est l’une de ces nombreuses villes françaises dont le centre se vide à mesure que les années passent et d’où les jeunes s’exilent pour faire des études, trouver du boulot ou tout simplement changer d’air.

Outre un foncier trop cher, plusieurs grosses zones commerciales situées à l’extérieur de la ville ont tué à petit feu les échoppes de proximité. Laissant un centre-ville passer de mignon à glauque, où alternent petits rades coquets, boutiques en fin de vie et vitrines fermées.

Aussi, la plupart des habitants se méfient quand on les arrête dans les ruelles blanches de la ville ou au zinc des cafés. “Franchement, si c’est encore pour parler de Châtellerault comme d’un désert ou de ses commerces qui ferment, très peu pour moi.” Pareil du côté de la mairie de centre-droit qui oppose une fin de non-recevoir. “Communiquer sur la ville ? On ne voit pas l’intérêt, de toute façon vous dites toujours la même chose.” Tout juste a-t-on l’amabilité de transférer un dossier de presse qui résume les actions de la municipalité pour sortir la ville de sa galère.

Usine d’armes transformée en skatepark

Les plus jeunes n’ont pas ces manières. Plutôt contents qu’on les écoute, nombre d’entre eux tirent à boulets rouges sur leur ville. La plupart ne souhaite qu’une chose : « fuir cette ville triste ».

Eux n’ont pas connu Châtellerault à sa belle époque. Celle dont parlent encore les têtes grisonnantes et les mains calleuses, des étoiles dans les yeux. Quand la ville était un fleuron de l’industrie française avec sa manufacture d’armes, la fierté locale. Cette dernière, fermée en 1968, a été réhabilitée à destination des jeunes : un grand skatepark, une patinoire et des installations sportives. Tout un symbole.

Car depuis quelques années, la mairie s’affaire pour sortir la ville d’une désertification qui pousse la jeunesse vers les grandes villes alentours, Poitiers, Bordeaux, Nantes, La Rochelle et même Paris. Rénovation des bords de la Vienne, réhabilitation du patrimoine, revitalisation des commerces, révision du plan local d’urbanisme pour, enfin, retenir les boutiques dans le centre. Sans grand effet pour l’instant. « C’est un long processus », grince-t-on à la mairie avant d’éconduire, agacé.

“Ça nous rend triste de voir notre ville mourir”

Pour Ibrahim, 16 ans et Miguel, 18 ans, « tout arrive un peu tard » dans cette ville qui se « consume et brûle à petit feu ». Les deux jeunes ne sont pas tendres envers Châtellerault. « Ça nous rend triste de voir notre ville mourir », se justifient-ils en choeur.

Miguel, un costaud aux cheveux plaqués en arrière, a décroché son CAP menuiserie il y a quelques mois. Au chômage, il vient de terminer une formation de soudeur et espère trouver un emploi d’ici peu. Il affirme que la situation est compliquée. « La vie est de plus en plus chère, on en chie à la fin du mois. »

Comme Sabrina, les deux copains « s’emmerdent un peu » à Châtellerault, sans savoir réellement si c’est dû à la ville ou à l’adolescence et sa sortie difficile. Des cinés, des restos en famille, parfois « un peu de boîte de nuit mais pas à Châtellerault parce qu’il n’y en a pas ». Quelques bars entre amis de temps en temps, mais bon, « à 19 heures tout est fermé ».

Ni boîte de nuit, ni bowling

« Ah si, il y a quand même les centres socio-culturels et les sorties qu’ils organisent », soulignent les deux jeunes, louant les animateurs qui se démènent pour dépoussiérer un peu la vie des gamins en multipliant les projets. Car la ville endormie se débat pour se réveiller et semble avoir compris que cela passera par les jeunes. Plusieurs infrastructures sont mises à disposition de la jeunesse. Châtellerault accueille, par exemple, un grand centre tourné vers l’audiovisuel, avec des studios d’enregistrement mis à disposition des jeunes, autour d’un cinéma d’arts et d’essai. Mais la fréquentation n’est pas vraiment au rendez-vous.

Autre bémol, passé 18 ans, « il n’y a plus rien pour nous ». Un autre jeune de la ville avait prévenu. « Châtellerault, c’est sympa pour le collège et le lycée, mais après, on est un peu tout seul. »

A part un IUT situé à l’extrémité de la ville, trop loin et trop petit pour la faire vivre, il n’y a aucune possibilité de faire ses études et bien peu d’activités pour les 18-25 ans. « Pas même un bowling, soupire Sabrina devant son café. Pas compliqué de comprendre pourquoi les jeunes veulent partir. »

“Si tu veux faire des études, tu n’as pas vocation à rester ici”

Sauf que tout le monde n’en a pas l’opportunité. Un jeune homme, qui préfère qu’on ne dise pas son nom parce que « tout le monde se connait ici » explique que ceux qui partent en ont les moyens, ou bien sont poussés par leurs parents à faire des études.

Samia n’a pas attendu longtemps. Son bac en poche, elle a décroché une bourse pour pouvoir étudier dans une plus grande ville. « Si tu veux faire des études, tu n’as pas vocation à rester ici, tranche la jeune fille. Etant donné que c’est très industriel, on ne peut pas faire grand chose d’autre. Si on ne veut pas travailler à Thalès ou à Safran, il vaut mieux partir. » Les deux grosses boîtes de défense et d’aéronautique présentent dans le coin ne séduisent pas tout le monde. Et ceux qui viennent y bosser s’installent souvent dans les petits villages alentours de Châtellerault plutôt que la ville elle-même, contribuant ainsi à sa désertification.

“Pourquoi je suis revenu, je ne sais pas trop quoi répondre”

David a 26 ans. Il est revenu dans la ville après des études de littérature et un cursus de danse à Paris. Il s’est engagé dans un projet ambitieux auprès de la population yézidi de Châtellerault et, de fil en aiguille, a signé un contrat dans un centre socio-culturel de la ville.

Pour autant, il ne souhaite pas s’y installer et voit son retour à Châtellerault comme « une étape, un transit » avant de repartir. D’ailleurs, aucun de ses copains de lycée n’est resté dans la ville. « Pas un seul, réfléchit-il. Et quand on me demande pourquoi je suis revenu, je ne sais pas trop quoi répondre.« 

Selon lui, ceux qui restent sont un peu les « désenchantés », ceux qui n’ont pas « les moyens » d’aller voir ailleurs. On les retrouve notamment à la Plaine d’Ozon, un des quartiers défavorisés de la ville.

A Châtellerault, tout le monde présente la Plaine d’Ozon comme un repoussoir. C’est historiquement le quartier des immigrés arrivés dans les années 1960. Certains Châtelleraudais le dépeignent avec une pointe de racisme et beaucoup de méfiance, comme un « véritable coupe-gorge » où aujourd’hui il n’y a plus « que des Arabes ».

Un quartier défavorisé plus vivant que dangereux

A 20 minutes à pied du centre ville, la Plaine d’Ozon est un quartier comme il y en a tant en France. Il porte les stigmates de l’architecture des grands ensembles, détruits puis reconstruits pour faire des barres un peu plus petites, un peu plus humaines, mais sans grand succès.

Un quartier défavorisé beaucoup plus dangereux dans l’imaginaire des habitants que dans la réalité. Et au demeurant, bien plus vivant que le reste de la ville. « Châtellerault est très clivé, explique un habitant. Les gens ne se mélangent pas tellement. Ceux d’Ozon vont rarement dans le centre-ville et vice versa. »

« Ici les jeunes perdent espoir, explique Ahmed Moussouni. On ne leur donne pas leur chance, on leur met des barrières constamment. » A 21 ans, à l’inverse des autres, le jeune homme a refusé de partir. Il s’est démené pour reprendre une boulangerie d’Ozon, là où il a grandi. Il a dû batailler pour avoir les financements. « Quand on vient d’Ozon, de base tout est plus compliqué. On ne croit pas en nous. On ne nous donne pas confiance. »

“Châtellerault meurt, mais nous on est là”

S’il est lucide sur la situation, il adore sa ville et ne jure que par son quartier. « Je ne vois pas ma vie ailleurs qu’ici. » Avant de mettre en garde les politiques. « Il faudrait se réveiller, Ozon devient le coeur de Châtellerault, là où il y a le plus de monde, le plus de jeunes et pourtant rien n’est fait pour nous. »

Dans le quartier, peu de commerces de proximité. Mais on y rencontre beaucoup plus de monde qu’ailleurs dans la ville, Amir confirme. « Franchement, je ne comprends pas pourquoi on ne nous pousse pas plus. Tout le monde dit que Châtellerault meurt, mais nous on est là. » A 23 ans, il a une formation « dans le manuel », explique-t-il. Il avoue qu’il galère un peu au quotidien, mais « qu’on fait aller ». Aujourd’hui, il attend que son agence d’intérim le rappelle. 

Partir ? Il y a songé. « Comme beaucoup ici, je me dis que ça serait pas mal, mais pour aller où ? Est-ce que c’est vraiment mieux ailleurs ? Je ne sais pas trop. J’ai l’impression que c’est un peu la merde partout. Et puis, j’ai pas les sous. » Alors il reste. Et ne sort pas beaucoup de la Plaine d’Ozon. « De toute façon, vu le centre-ville, je préfère ici… »

Maisons pas chères, vie nocturne inexistante

A deux kilomètres de là, dans le centre-ville justement, Dominique Soulard, le gérant du Loft, le principal cinéma de Châtellerault, a un parcours plutôt rare dans le coin. A 33 ans, ce barbu sympathique a fait le chemin inverse en venant s’installer dans la ville avec sa copine, il y a quatre ans. Il est parti de Bordeaux et assure qu’il fait bon vivre à Châtellerault.

« Non franchement, je ne fais pas de pub ni rien, éclate-t-il de rire. J‘adore la vie ici. On est loin de rien, ni de la mer, ni de Paris. On s’y plait. » Les occupations lui conviennent, entre les deux cinémas de la ville, les théâtres, les bars et les potes qu’il s’est fait.

N’étant pas un grand fan sortie, il n’a cure de la vie nocturne qu’il admet être inexistante. Gros point positif pour lui : la facilité d’accès à la propriété. Il montre des photos de sa maison achetée à des prix défiants toute concurrence. Une belle bâtisse en tuffeau, la pierre qui habille une grande partie de la ville. « A l’âge où on pense à fonder une famille, c’est important. » De fait, le problème semble se situer juste avant. Entre 18 et 30 ans.

Unis autour de Grand-Corps-Malade

Dominique Soulard a bien conscience qu’il y a un manque d’événements et il se démène pour secouer un peu la ville qu’il a adoptée. Il organise des animations, des lives d’opéra ou de théâtre, fait régulièrement venir les acteurs pour présenter leur film. Il est proche des différents centres socio-culturels qui relaient l’information.

« Ce que j’aime, c’est quand je vois des jeunes de d’Ozon, des notables de Châtellerault et des habitants du centre-ville se réunir pour une séance de cinéma. Là j’ai l’impression que j’ai réussi quelque chose. » Comme lorsqu’il avait fait venir Grand-Corps-Malade pour qu’il présente son film, Patients, et que tous les quartiers de Châtellerault s’étaient réunis dans son cinéma.

Pour Khalid, animateur d’un centre socio-culturel en poste depuis 23 ans, c’est la clef. « Il faut faire voyager les jeunes dans leur ville. » S’il désespère un peu de voir la jeunesse « de moins en moins engagée » et qu’il avoue ne pas réussir « à les mobiliser » comme avant, il pense qu’il faut « casser les barrières entre les différents quartiers, entre les gens » pour fédérer les jeunes entre eux.

Pas sûr que cela suffise pour retenir Ibrahim, Samia, David ou Sabrina. Cette dernière n’attend plus grand-chose de sa ville. En sirotant son café, elle répète comme un mantra. « Un jour c’est sûr, je pars d’ici. Enfin, j’espère. Ça fait trente ans que je le dis, mais bon, un jour je pars… »

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Augustin Trapenard s’offre “21 cm de plus”: “Je préfère le point d’interrogation au point final”

Dehors, une neige abondante et épaisse comme de la crème anglaise recouvre les toits de la Maison de la Radio. Plus chaleureux, un dandy cool au sourire amical vous accueille, l’œil qui pétille, la verve sucrée, un chocolat chaud à la main. Oui, Augustin Trapenard est branché, mais à l’écouter entre deux gorgées, il est surtout survolté. Avec son débit-mitraillette, le présentateur de Boomerang court après sa réflexion sans jamais s’essouffler, marathonien du verbe plus “speedé” qu’il n’aimerait l’être, sorte de grand gamin surdoué qui aurait trop pris de Poppers.

Bien décidé à faire s’épanouir le « Canal littéraire » de 2018, il nous offre aujourd’hui 21 cm de plus, point-virgule de son émission mensuelle 21 cm. Le temps d’un café, il y détaille son livre coup de cœur du moment, son immense bibliothèque en guise de décor – là même où sont venus disserter Patti Smith, Édouard Louis et Leila Slimani. L’occasion de faire le bilan sur une année de rendez-vous littéraires et de se demander si, oui ou non, l’écrivain a encore son rôle à jouer à l’écran.

Cela fait plus d’un an que 21 cm existe, et nous fait glisser de James Ellroy à Virginie Despentes, de Paul Auster à Sylvain Tesson. Qu’attendre de 21 cm de plus

Augustin Trapenard – 21 cm dure depuis une saison et demie et plaît beaucoup aux abonnés Canal. Chaque épisode de cinquante minutes est consacré à un grand écrivain et à son œuvre. 21 cm de plus est un tout autre format puisqu’il s’agit d’une pastille de deux minutes durant laquelle j’évoque un coup de cœur littéraire face caméra, sur mon canapé, en plan fixe… C’est un exercice de prescription, comme je pouvais le faire à l’époque du Grand Journal : j’avais envie de valoriser des maisons d’édition plus discrètes ou des livres qui n’auraient pas forcément leur place dans 21 centimètres, à travers toute une variété de littératures (essai, poésie, roman, etc.). Il s’agit d’envisager la littérature et sa prescription autrement. Tout cela est intégré au Canal + Décalé d’Arielle Saracco, qui est pour moi la grande dame de la création à Canal Plus, et l’émission suit sa vision : décaler l’information, et en particulier le traitement de la littérature à la télévision, au sein d’une chaîne de cinéma et de sports. 

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Boomerang et 21 cm ont justement cela d’atypique qu’ils taisent l’exercice de la prescription, pourtant central aux émissions littéraires classiques…

La prescription, ce n’est pas uniquement commercial ! C’est aussi partager le plaisir de la lecture. Faire vendre, prescription… je déteste tous ces termes pécuniaires (sourire). Lire, c’est une jouissance. D’ailleurs je ne crois pas aujourd’hui que les médias “prescrivent” de la littérature. Les prescripteurs de la littérature ce sont les lecteurs eux-mêmes. Il n’y a rien de mieux que le bouche à oreille. Il y aura toujours des lecteurs pour faire exister un bon livre.

Nulle trace aussi dans tes émissions de la posture polémique, vindicative, indissociable du rôle que l’on attribue à l’écrivain dans les talk shows.

De Canal à Inter, je fais des « émissions d’accueil », donc l’injonction polémiste ce n’est vraiment pas pour moi. Ce serait une aberration d’inviter quelqu’un qu’on déteste et de l’agresser. Comment croire que cela peut l’aider à parler et à se confier ? L’agression journalistique existe partout aujourd’hui. Il suffit d’allumer la télévision ou la radio pour la trouver. 21 cm privilégie un bousculement “à la Canal”, qui n’est pas agressif, mais “pop corn”.

Ma conception des choses, c’est la bienveillance, qui fait le pari du sens à l’heure où l’on fait le pari du buzz, souffle la possibilité d’une parole et non d’une “petite phrase”. Mon but a toujours été de faire surgir du sens. Stop à la starification de la dernière « petite phrase » : je laisse ça à des gens qui le font bien mieux que moi. Mais les artistes que je reçois, écrivains et autres, ont toujours une parole dissidente. De celle qui sort des cadres du polémiste, du politique, de l’expert, de l’éditorialiste. Le discours de l’artiste est une parole qui est toujours un peu folle et anarchique.

“Les artistes que je reçois, écrivains et autres, ont toujours une parole dissidente”

L’arrivée de 21 cm de plus sur Canal laisse-t-elle à penser que les gens ont encore envie de voir de la littérature à la télévision, que la page n’est pas tournée ?

Je crois en tout cas qu’il y a un public pour ce genre d’émissions : les férus de littérature et les curieux de télévision. Ce n’est pas qu’une émission pour les gens qui aiment lire, mais pour ceux qui s’en amusent, s’y intéressent vaguement, feuillettent… Il ne s’agit pas de pas prêcher les convertis, mais de s’adresser autant aux lecteurs occasionnels qu’aux amateurs d’excentricités télévisuelles. La télévision, elle, a encore des envies de créer, et les moyens pour le faire.

Cela fait plus que jamais sens de rendre la littérature “sexy” et “pop” à la télévision ?

Je le crois profondément. Aujourd’hui, on observe une défiance généralisée dans le traitement médiatique de la littérature. Les écrivains sont invités pour “faire paillette”, comme l’écrin chic des émissions télévisées, comme un gadget. La rendre plus sexy, c’est déconstruire cette idée selon laquelle la littérature n’est pas télévisuelle, puisqu’une fois posée à l’écran, il ne se passe pas grand-chose. Quand je suis arrivé au Grand Journal en 2012, on m’a tout de suite dit : tu vas faire quelque chose de très périlleux à la télévision, non seulement parler de culture, mais de littérature. C’est vrai, car la littérature n’a pas d’images. Elle doit s’exprimer dans ce média d’images mouvantes qu’est la télévision. La mise en images de la littérature est un questionnement perpétuel. Rendre la littérature plus pop et sexy, peut être, mais surtout, la rendre visuelle, la faire côtoyer le “jamais vu”.  

La mise en images de la littérature est un questionnement perpétuel”

Dans 21 cm, on me voit dialoguer avec le dessinateur Manu Larcenet… à coups de phylactères. On converse avec des bulles ! 21 cm de plus poursuit cette logique : cela ne dure que deux minutes mais il se produit quelque chose, un objet peut apparaître dans le champ, la mise en scène semble parfois un peu étrange, ma bibliothèque s’anime… C’est une télévision de l’essai et du défi. Une tentative de mise en images qui t’amène à des échecs, des écueils, des chutes, mais au moins, on essaie !

21 cm s’oppose aux limites visuelles, mais aussi au statisme d’émissions littéraires traditionnelles comme Bibliothèque Médicis et La Grande Librairie. C’est une émission de l’itinérance, de la flânerie et du mouvement…

Je suis un gros fan de La Grande Librairie mais le souci avec cette émission, c’est qu’elle existe déjà. Le problème des émissions de plateau, ce n’est pas le dispositif, c’est qu’on les a toutes faites ! C’est une tradition française qui doit perdurer : j’ai appris à aimer la littérature en regardant les émission de plateaux de Bernard Pivot, et François Busnel est un vrai mentor pour moi. Mais il faut créer de nouveaux formats et passer à autre chose. Le temps d’une heure, j’aime prendre l’artiste par la main et l’emmener dans différents lieux : un qu’il choisit, un qui est intime (chez moi), un que l’on choisit tous les deux. Ces lieux apportent des tonalités différentes, d’une lecture de Virginie Despentes sur un banc à un éclat de rire avec Jean d’Ormesson…

Quand je fais Boomerang, je m’intéresse aux géographies du son et à son cheminement jusqu’à l’auditeur. Mais à la télévision, on s’interroge sur ce qu’est une image mouvante. Comment faire en sorte que la littérature soit essentiellement télévisuelle ? Comment au juste mettre en images un art qui n’a d’images que métaphoriques ? Ça me captive, ça “m’anime”. 

21 cm fait de l’image à partir de la littérature, mais aussi du « show » – des séquences impressionnantes, narratives, musicales, ludiques. Mais comment divertir avec la littérature sans sombrer dans les dérives de la télévision-spectacle ?

“Télé-spectacle” est un pléonasme ! La télévision est un média qui divertit, se meut et se regarde : c’est un spectacle par essence. On ne saurait l’oublier. Ce qui me dérange, ce sont les émissions qui oublient cette dimension essentielle du spectacle. Est-ce qu’on reproche à un journaliste de presse d’avoir trop bien écrit son article ? Je pense la même chose de la télévision, qui par son spectacle comme tu dis peut nous élever. Mettre en scène la littérature, c’est déjà la mettre en spectacle. Le “spectacle” de la télévision on s’en amuse volontiers dans 21 cm. Lorsque je présente sa “Bibliothèque idéale” à Paul Auster et qu’il s’agit d’une bibliothèque attachée à mon dos, on détourne le Télé Achat. Mais on a aussi parodié Motus, The Voice

“La télévision est un spectacle par essence”

Une intro incisive de 21 cm te montre en train de cauchemarder : tu rêves que Cyril Hanouna est devenu le présentateur de l’émission. Ce gag ne nous suggère-t-il pas que la télévision peut vampiriser la littérature ?

Je crois au contraire qu’à l’instar de l’écrivain, la télévision est l’un des agents du sens d’un livre, au sein du grand système de création d’où le livre éclot. Elle vampirise la littérature, oui, mais dans bon le sens du terme : elle fait de la littérature une “vamp”, elle la “pimpe” ! (sourire). Souvent il m’arrive d’entendre des écrivains me dire “j’ai fait La Grande Librairie, et le lendemain on venait me parler dans la rue”. C’est enthousiasmant. La parole que l’auteur diffuse dans les médias est déjà une forme de littérature en soi. Tout comme ce qui se dit en secret dans les maisons d’édition… 

Le « spectacle », ce n’est pas négatif. Loin de là ! On peut parler de littérature et en mettre plein la vue. Lors d’un épisode, je pars dans la vallée de Chamonix avec Sylvain Tesson. Les images de la nature qui en découlent sont somptueuses, déclinées en plusieurs perspectives et valeurs de plans. Plaqués sous une couverture, nous observons les montagnes sans dire un mot, le temps de quelques minutes. Ce qui est interrogé ici, c’est justement le spectacle télévisuel.

L’émission propose beaucoup de formats (entrevue en face à face, mini-bio animée, échange chez l’écrivain, sketches) mais elle prend le temps, celui de l’hésitation et de l’ange qui passe. Y a-t-il ce désir de fuir la frénésie télévisuelle ?

Dans une émission littéraire télé, le silence est une performance. J’essaie de faire surgir à un moment donné ce temps distendu, ces tensions du temps. Une bonne question est une question qui s’intègre dans ce cheminement-là. Ce temps-là m’obsède. Durant certains épisodes de 21 cm, je ne te dirais pas lesquels (sourire), je me suis dit : ça va toujours trop vite. Or, si tu es trop speed avec un écrivain, si tu cours, tu prends le risque de passer à côté d’un vrai moment. 

Dans Boomerang je coupe le moins la parole possible à l’écrivain. Car la radio est le média de la voix et du son, mais aussi celui de leur absence. L’absence du son libère un vrai sens, autant au niveau de l’énonciation que de l’énoncé. Boomerang est une émission en tête à tête qui n’est ni filmée ni en public. Le sens se libère alors par toute une palette d’émotions. 21 cm fait aussi le choix de l’habillage musical pour faire passer ces sensations. L’année où Jean d’Ormesson a passé le concours de l’agrégration, le sujet était “la promesse”. Lorsque je l’ai invité dans l’émission, nous avons passé Je te promets de Johnny Hallyday dans une salle de classe. Cela nous faisait rire tous les deux. (sourire) L’émotion est passée par là.

Il y a des choses que l’on n’entend pas suffisamment dans les émissions littéraires (comme… les silences), mais qu’est-ce que l’on n’y voit jamais ?

Ce qu’on ne voit pas, c’est le doute. Sinon par coquetterie – un écrivain dira “je doute tout le temps”. Mais la mise en images du doute et de l’angoisse de l’écrivain manquent à la télévision. L’angoisse et la violence de l’artiste.

De même, quand une émission “roule”, qu’elle ne doute pas, ce n’est pas intéressant. C’est pour cela que 21 cm est un format qu’on essaie de faire évoluer, comme le démontre l’arrivée de 21 cm de plus. C’est un cadre que l’on questionne en permanence. Au point final, j’ai toujours préféré le point d’interrogation…

Quand on invite un écrivain sur un plateau de télévision, que l’on allume une caméra face à lui, il devient un personnage télévisuel. C’est un risque selon toi ?

L’apparition d’un écrivain à la télévision n’est jamais anodine. Il se raconte quelque chose à travers l’existence médiatique de l’écrivain. C’est une question qui me hante depuis mon DEA, où je travaillais justement sur “la fonction auteur”. Il faut déjà comprendre qu’un écrivain ce n’est pas que son texte : c’est une posture. Toi, moi, nous avons tous une posture. Tout n’est que postures sociales. J’ai consacré ma thèse à Emily Brontë, qui, elle, préservait une posture du secret. 

Un fait littéraire ne se comprend pas sans cette notion de posture. Comment lire un Michel Houellebecq aujourd’hui sans ses performances télévisuelles ? Comment interpréter Christine Angot sans la posture qu’elle occupe sur un plateau ? Ce qui se joue avec elle dans On n’est pas couché est extrêmement intéressant, au regard de son œuvre littéraire (j’ai lu tous ses livres !) : elle crée des moments de télévision. J’ai désormais hâte de découvrir quel va être le produit littéraire qui va surgir de cette surmédiatisation. Des effets de sens littéraires peuvent grouiller de cette médiatisation spectaculaire. Mais, que ce soit avec Christine Angot ou Yann Moix, je ne peux pas juger : nous ne faisons pas le même métier, tout simplement.

>> Lire aussi : Mais pourquoi l’écrivaine Angot se donne-t-elle ainsi en spectacle ? <<

Tu parles de “métier” et au cours d’une entrevue tu évoques justement celui de “passeur”, défini selon toi par Le Masque et la Plume  sur France Inter et Bernard Pivot. C’est un terme qui me renvoie au critique de cinéma Serge Daney. Qu’est ce au juste qu’un “passeur” dans une émission littéraire ?

Le métier de passeur est une chose innée. C’est lorsque tu as en toi une passion de quoi que ce soit, et qu’on te laisse la chance de la partager avec les autres. Cela provoque un effet hallucinant. Lorsque tu vis une expérience artistique qui te rend muet et qu’on t’offre ensuite l’occasion d’en parler au plus grand nombre, c’est une chance folle. La culture ne va pas sans passeurs, ne fut jamais sans passeurs. La culture “se passe” par essence. La culture n’est que passage.

La médiatisation de la littérature, par François Busnel, Christine Angot, Yann Moix, est avant tout le langage du passeur, celui qui partage son enthousiasme, sa colère, ses émotions culturelles, aussi fortes soient-elles. L’animateur ou l’intervieweur peut être le passeur, c’est à dire le canaliseur de la parole littéraire, cette parole qui peut changer toute une vie – ça a été le cas avec la mienne…

La culture ne va pas sans passeurs, ne fut jamais sans passeurs”

Mais dans son approche de la culture, le plateau d’une émission comme La Grande Librairie ne peut-il pas, en terme de violence symbolique, être repoussoir ? Cet éternel décor de bibliothèque où échangent des intellectuels bien habillés ? 

C’est amusant car Edouard Louis, au cœur d’un épisode, incarne justement par ses écrits ce côté “conflit de classes”, cette dimension bourgeoise de la littérature – ou de ses procédés – que tu sembles évoquer. Or, ma vision de la littérature, comme celle de François (Busnel), n’a rien de tout cela. Je viens d’une famille auvergnate et mon père avait une énorme bibliothèque paysanne, ainsi qu’une immense bibliothèque de bandes dessinées. 21 cm déstabilise à l’identique ces codes de légitimité, de cadres, de modes et de genres. On va inviter Bastien Vivès, qui fait paraître une BD porno ! On a aussi invité Enki Bilal, Manu Larcenet, aussi bien Jean d’Ormesson, incarnation de la droite flamboyante, que Virginie Despentes…

L’accroche de Boomerang pourrait convenir à 21 cm : “Un rendez-vous culturel qui puise dans l’actualité comme dans l’air du temps”.  Quel air du temps donnerait à voir une émission littéraire aujourd’hui ? 

Je ne suis pas certain que “air du temps” ait un quelconque sens au fond. Ce sont des formules de présentation. Je crois qu’on entend par “actualité” le clash, la petite phrase, et moi je la pense plus comme un esprit. Je vais te donner un exemple. Chaque semaine, la stagiaire de Boomerang est chargée de concocter un “best of” qui concilie différents extraits des émissions de la semaine. Mais comment mixer les mots d’un écrivain à ceux d’un acteur et d’un musicien ? Il suffit en fait de trouver des points d’accroche, des ponts invisibles. “L’air du temps” serait ce pont invisible.

Lorsque Robert Badinter va répondre sans le savoir à Clovis Cornillac et qu’en appendice Melody Gardot va faire écho à ce que l’on a entendu trois jours plus tôt dans la bouche d’un autre. Le zeitgeist, comme l’on dit en allemand, est ce quelque chose d’insaisissable, qui se comprend toujours a posteriori : il surgit malgré soi.

21 cm incarne “le Canal Littéraire”. On évoque « L’esprit Canal », comme on le ferait d’un concept littéraire. Alain de Greef n’a d’ailleurs jamais caché sa passion pour les écrits de Guy Debord. Comment définirais-tu la dimension littéraire de cet « esprit » ?

Les “errances” de 21 cm sont peut être très debordiennes ! (sourire) L’esprit Canal n’est pas une mode, mais un mode. C’est un traitement – de la littérature, de la création, de la passion. C’est une chaîne qui s’amuse des références et ne cesse de se faire des clins d’œil. C’est pour cela que 21 cm accueille aussi bien Monsieur Poulpe que les Deschiens : c’est une “tradition canalienne”. J’adorerai faire une parodie du Cercle des poètes disparus qui serait Le Cercle du Canal disparu. Avec la fameuse scène de “o captain my captain”, et tous les “élèves” debout : Yann Barthès, Maitena Biraben…Mais pour les convaincre il va falloir que je me lève tôt (rires).

21 cm de plus. A voir sur Canal + décalé tous les samedis en clair à 13h40 & 19h20 et le dimanche à 20h50. 

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Enregistré à son insu, Laurent Wauquiez dézingue Macron, Darmanin, Sarkozy…

Il avait bien prévenu : “Si j’ai la moindre interface qui sort par le moindre élève (…) ça se passera très mal”. Mais cette mise en garde du professeur Laurent Wauquiez a visiblement eu l’effet inverse de celui qu’il escomptait. Ce 16 février, Quotidien a diffusé un enregistrement sonore stupéfiant d’une conférence du patron des Républicains à l’EM Lyon, la veille. Il y tient des propos très embarrassants vis-à-vis de membres de sa famille politique, comme d’Emmanuel Macron.

Macron, “pour faire cool il fait comme moi”

A propos de celui-ci, il déclare, vraisemblablement persuadé d’inspirer la mode de l’Elysée : “Le président de la République, pour faire cool il fait comme moi, il se met en chemise, en bras de chemise. Jamais un président de la République ne s’était mis en bras de chemise !”

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Darmanin, “c’est du Cahuzac puissance 10”

Au cours de son intervention, après avoir tenté une touche d’humour en critiquant le compte Instagram d’Angela Merkel (sic), il s’en est surtout pris à Gérald Darmanin, lui taillant un costard : Darmanin, “c’est du Cahuzac puissance 10 ! Il sait très bien ce qu’il a fait, il sait très bien ce qui va arriver. Juste celui-là je le commenterai deux secondes parce que il est tellement drôle. Vous penserez à moi dans les semaines qui viennent, mais lui je lui promets pas un grand destin.” Il donne même des détails sur les réactions de son parti à ces accusations.

“Je ne suis pas un adepte de la thèse du complet, mais…”

Les étudiants s’attendaient peut-être à ce que cet éminent représentant de notre classe politique développe ses idées, plutôt qu’il ne passe son temps à se répandre en commentaires acerbes contre les siens. Mais le peu qu’il a livré en matière de sécurité les a peut-être laissés dubitatifs : “Je ne suis pas un adepte de la thèse du complet, mais je pense qu’il est assez vraisemblable que dans les trois à quatre ans ça va péter très très mal et très très dur.”

En matière de théorie du complot, Wauquiez s’y connaît. A propos de la victoire d’Emmanuel Macron, il exprime ainsi son interprétation de cet « alignement des planètes » : “Que Fillon gagne la primaire et que derrière il (Macron) le démolisse, ça je suis sûr et certain qu’il l’a organisé. Je pense qu’ils ont largement contribué à mettre en place la cellule de démolition. Je n’ai aucun doute que le machin a été totalement téléguidé”.

Wauquiez affirme que Sarkozy mettait ses ministres sur écoute

Enfin, il affirme que Nicolas Sarkozy mettait ses ministres sur écoute au Conseil des ministres : “Il en était arrivé au point où il contrôlait les téléphones portables de ceux qui rentraient en conseil des ministre, il les mettait sur écoute pour pomper tous les mails, tous les textos, et vérifier ce que chacun de ses ministres disaient”.

Dans la foulée de ces révélations, de nombreuses personnalités politiques ont réagi en le critiquant vivement. Sébastien Lecornu, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Ecologie, a dégainé, dénonçant son « cynisme » :

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Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a tancé ces « injures » et sa « vulgarité » :

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Le patron de la République en marche !, Christophe Castaner a jugé qu’il révélait sa « vraie nature » :

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Plus acerbe encore, le vice-président de l’Assemblée nationale et député de Paris, membre de LREM, Hugues Renson considère qu’il représente un « beau cas d’école » :

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L’avenir politique de Laurent Wauquiez semble soudain s’être un peu assombri…

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Les Shebab détournent-ils l’argent de l’aide internationale ?

Dans une récente enquête de la chaîne américaine CNN titrée « Le financement des Shebab : comment l’argent des aides finit dans les mains du groupe terroriste« , le journaliste Sam Kiley rapporte le système d’extorsion mis en place par les extrémistes en Somalie.

Les Shebab – la mouvance djihadiste affiliée à Al-Qaïda – contrôleraient les routes de Somalie, s’emparant de l’argent de l’aide étrangère envoyée par les pays occidentaux, au moyen de péages et de barrages routiers. CNN dénonce le processus de rançon qui a lieu sur la route la plus fréquentée de Somalie, qui mène à Baidoa, où sont installés des camps de réfugiés. Les zones urbaines subiraient le même sort. Pour traverser et revendre de la nourriture en ville, les commerçants seraient forcés de payer une taxe annuelle aux Shebab, « même dans les villes et villages qui ne sont pas sous le contrôle du groupe, comme Baidoa et Mogadiscio« , décrit le reporter Sam Kiley.

Manipulations commerciales

Interrogé par Les Inrocks, l’historien et politologue Gérard Prunier, spécialiste de la Corne de l’Afrique, nuance les propos rapportés par CNN : « Il y a des péages et des barrages routiers, c’est un fait. En revanche, on ne peut pas véritablement parler d’extorsion. » Malgré la terreur générée par les terroristes, « la plupart des gens préfèrent traiter avec les Shebab qu’avec le gouvernement », résume-t-il.

« L’aide étrangère ne va pas vraiment dans les poches des Shebab. C’est en faisant des manipulations commerciales – assez habiles – qu’ils récupèrent de l’argent« , poursuit l’universitaire. Illustrant son propos, il décrit le trafic mis en oeuvre : « Si vous importez une voiture dans le pays en passant par un circuit légal, cela vous coûtera trois fois plus cher que si vous vous adressez aux Shebab pour le même service. Ce n’est pas un effet de leur bonté, le gouvernement est simplement encore plus corrompu qu’eux. C’est comme ça que fonctionne le pays.« 

Accords entre transporteurs et terroristes

Sam Kiley désigne les barrages routiers tenus par les terroristes comme prodigieusement lucratifs. Un seul barrage générerait environ 5000 dollars par jour sur la route de Baidoa, aux dires des Nations Unies, rapporte le journaliste. En janvier dernier, Michael Keating, le Représentant spécial pour la Somalie aux Nations Unies, déclarait :  « Beaucoup des financements des Shebab proviennent de la taxe de l’activité économique dans les zones qu’ils  contrôlent« , comme le rapporte l’agence de presse somalienne Garowe Online.

Sur la taxe de l’aide alimentaire, Gérard Prunier explique le système de marchandage, entre transporteurs d’aides internationales et terroristes. « La plupart des gros transporteurs sont en cheville avec les Shebab« , affirme-t-il. S’ils cherchaient à lutter contre eux, ils seraient condamnés : « vous êtes deux ou trois, eux sont 25 sur la route. Dans tous les cas, vous n’avez pas le choix. Sinon, ils vous tueront, et prendront tout« , déclare le chercheur. « De fait, il est plus économique, commercial et rationnel de prendre contact avec les terroristes, de leur payer une taxe. » 

« Hypocrisie incroyable »

« Les Nations Unies savent très bien que les transporteurs paient les Shebab, lorsqu’ils leur demandent de traverser le pays« , déclare Gérard Prunier, qui signale cette « hypocrisie incroyable. » Et révèle l’étendue du problème. « Là où ça ne va pas, c’est quand les transporteurs exagèrent, qu’ils gardent pour eux un gros pourcentage« , déclare-t-il.

Le spécialiste met en lumière la corruption insidieuse entre ces différents acteurs. « Certains transporteurs soudoient les Nations Unies pour qu’elles ferment les yeux sur le pourcentage qu’ils prennent de leurs transactions avec les Shebab« , affirme-t-il.

Pays le plus corrompu

Selon le classement 2016 de Transparency International, la Somalie serait le pays plus corrompu au monde. Abus de pouvoir, transactions secrètes et pots-de-vin sont monnaie courante dans le pays dirigé par le Président Mohamed Abdullahi Mohamed, dit  »Farmajo. »

Néanmoins, des années durant, les Shebab ont bénéficié d’une certaine popularité dans le pays, selon Gérard Prunier. « A une certaine époque, les Shebab se proposaient comme une meilleure administration que le gouvernement« , rappelle-t-il. Depuis une série d’attentats meurtriers perpétrés contre les civils – le très sanglant d’octobre dernier a eu lieu à Mogadiscio -, la population vit dans la terreur du groupuscule terroriste.

« Aujourd’hui, les étrangers pakistanais, égyptiens, tunisiens, etc., qui les ont rejoints sont de vrais fous furieux. La violence des attentats perpétrés dans le pays, sur le modèle du 14 octobre dernier est la vraie tragédie dans ce pays. Là, il n’y a pas de négociations, pas de questions, seulement de la violence« , conclut-il.

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