Chez les homosexuels français, les jeunes sont les plus touchés par le VIH

« 120 battements par minute » de Robin Campillo (capture d’écran youtube)

Dans cette grande pièce noire aux lumières tamisées, certains sont encore un peu gênés. En retrait, ils observent d’autres hommes s’étreindre et s’embrasser, voire plus, à deux ou à plusieurs. Des couples d’un soir se forment dans la “backroom” du Gibus, un club du XIe arrondissement parisien. Vers 6h du matin, ils sont de plus en plus à se diriger vers l’extérieur, l’esprit embrumé par l’alcool et autres substances. À l’entrée, le pot de préservatifs gratuits est quelque peu délaissé.

Jad*, jeune homosexuel de 24 ans, hausse les épaules. “La moitié sont sous PrEP, ils n’en ont pas besoin.” Arrivée en France en 2016, la PrEP est un traitement préventif contre le VIH. Il consiste en la prise du médicament Truvada avant un rapport sexuel potentiellement à risque et la réalisation de dépistages réguliers. Une avancée saluée par les associations de lutte contre le VIH. Mais le virus reste un sujet d’inquiétude.

“J’étais en soirée à Bruxelles, je suis rentré chez lui totalement arraché. Sur le moment, je voulais faire sans capote, enfin ça ne me dérangeait pas. Mais après, lorsque j’ai fais le test, je n’ai jamais été aussi angoissé de ma vie”, raconte Jad*.

L’étudiant en journalisme parle de sa peur du VIH mais confie oublier le préservatif lorsqu’il est ivre. “Pour moi, la question est intimement liée aux soirées, donc au fait que je sois conscient ou pas“, résume-t-il.

La population jeune et homosexuelle est particulièrement touchée par le virus. La situation serait même “extrêmement préoccupante” d’après l’étude Prevagay 2015, réalisée par l’agence Santé publique France, liée au ministère de la Santé, dans cinq villes françaises (Paris, Montpellier, Lyon, Lille, Nice). Basée sur un questionnaire auquel ont répondu des hommes gays et une enquête sur les lieux qu’ils fréquentent, Prevagay révèle que la prévalence du VIH chez les jeunes gays de moins de 30 ans atteint les 6%, “un niveau plus élevé que dans les autres villes européennes“.

“Une culture de la sexualité différente”

Marc Dixneuf, directeur général de l’association Aides l’assure, “les gays utilisent beaucoup plus le préservatif.” Selon lui, la présence plus forte du VIH chez les homosexuels que chez les hétérosexuels s’explique davantage par le nombre de leurs relations sexuelles, plus important, et par “une culture de la sexualité différente“. Multipartenariat, “fist fucking”, polyconsommation… ces pratiques se répandent chez les jeunes gays de plus en plus précocement. “Ils ont 240 fois plus de chances d’être confrontés au VIH dans leurs relations sexuelles que les hétéros“, observe Aurélien Beaucamp, président de Aides.

T’avales“, “j’ai envie de te défoncer now“. Des messages comme cela, Joseph*, jeune homosexuel de 22 ans en reçoit tout le temps lorsqu’il ouvre ses applications de rencontre. “Mes deux histoires d’amour ont commencé comme un vulgaire plan via Grindr donc je ne les diabolise pas“, explique-t-il. L’étude met en avant leur rôle. Elle sont plébiscitées par les jeunes homosexuels, 82% d’entre eux les utilisent. Ils délaissent les lieux de rencontre classiques où sont parfois présents des outils de dépistage, ou au moins, des préservatifs. Aurélien Beaucamp temporise : “ce n’est qu’un nouvel outil de rencontre, cela n’aggrave pas les choses“.

Il a beau écumer les bars et les boites de nuits tous les week-ends, Joseph se protège “religieusement“. “J’ai une sexualité plutôt active et il m’arrive de coucher avec plusieurs personnes différentes dans la même journée“, explique-t-il. En moyenne, il estime avoir une quinzaine de rapports sexuels par mois. Conscient des risques, cet étudiant en lettres se fait dépister tous les deux mois, “c’est de rigueur lorsqu’on fréquente plusieurs personnes à la fois“, pointe-t-il.

La prévention est délaissée

Très informé, Joseph n’est pas forcément le cas le plus courant. “Certains jeunes ignorent tout des IST (infections sexuellement transmissibles)”, alerte Marc Dixneuf. Aurélien Beaucamp acquiesce. Le président de Aides déplore un manque flagrant d’informations là où elle peut atteindre le plus grand nombre de jeunes. “Dans les années 90, la prévention vis à vis du VIH était faite à l’école, au collège. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas“, regrette-t-il.

 

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Récemment, la mairie de Paris a lancé une campagne pour devenir “la ville de l’amour sans sida”. L’objectif affiché est de ne plus avoir de nouvelles contaminations par le VIH en 2030. Ces affiches, présentes un peu partout, sur les abribus et dans le métro, Jad en rigole. “Ça ne sert à rien“, sourit-il. Aucune campagne de prévention ne l’a marqué. Ce qu’il retient, c’est le film de Kids de Larry Clark, “bien que ce soit sur les hétéros“. Dans cette oeuvre phare et controversée des années 90, on suit des adolescents en proie avec leurs émois sexuels sur lesquels plane l’ombre du VIH.

“J’avais peur de la marginalisation sociale”

Si, comme le martèle Aurélien Beaucamp, on ne meurt plus à cause du VIH dès lors qu’on est traité, la stigmatisation reste, elle, bien réelle.

“Le regard de la société n’a pas changé depuis les années 80. La question morale est omniprésente. On continue de dramatiser le VIH car il rapporte au sexuel. On montre toujours du doigt le séropositif car c’est forcément un détraqué”, analyse Aurélien Beaucamp. 

Jad confirme, “lorsque j’attendais le résultat de mon test, j’avais peur de la mort et de la marginalisation sociale“.

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*Les prénoms ont été modifiés

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