“Les forçats du bitume relèvent la tête” : des coursiers manifestent à Paris contre Deliveroo

Des bikers Deliveroo manifestent devant le resto Le Petit Cambodge, à Paris. Photo : aq

A l’approche de la place de la République, à Paris, on croise trois jeunes hommes à vélo. Ils ne roulent pas très vite, contrairement à d’habitude où on les voit foncer à toute allure dans les rues, K-way vert et gros sac sur le dos. C’est que ces coursiers travaillant pour Deliveroo, plateforme numérique de livraison de repas, ne s’apprêtent pas à apporter chez quelqu’un un burger ou un pad thaï : s’ils sont là ce vendredi 11 août, c’est pour manifester.

La révolte gronde parmi les “bikers”, dont une quarantaine se sont réunis à Paris (après une initiative similaire à Bordeaux quelques jours auparavant) à l’appel du Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP), de la CGT commerce et services et SUD commerces – syndicats venus avec une cinquantaine de militants. Entre autre griefs, outre leurs conditions de travail difficiles et leur statut d’auto-entrepreneur – synonyme d’absence d’allocation chômage, de charges à verser à l’URSAFF ou encore de cotisations pour la retraite très faibles – les coursiers estiment qu’une dernière décision prise par l’entreprise a été “la goutte d’eau”. Elle concerne un point non-négligeable : leur rémunération.

Car si les livreurs ayant commencé leur activité après août 2016 étaient payés à la course (5 € 75 par commande) ceux arrivés avant cette date avaient jusqu’ici le choix d’être rémunérés ainsi, ou bien sur une base horaire (7 € 50 de l’heure, agrémentés de 2 à 4 € par course). Ce n’est plus le cas depuis la fin du mois de juillet : à présent, c’est l’option à la tâche qui est imposée à tous. Les 600 livreurs concernés par ce changement – sur 7 500 bikers en tout en France selon l’entreprise – se sont vus notifier, par téléphone, de la nouvelle. Avec pour obligation d’accepter cette transformation, sous peine d’arrêt de leur collaboration avec la boîte britannique.

“La rue est notre usine”

Et cela passe mal : selon les membres du CLAP, cela équivaudrait à une “baisse d’environ 30 % de leur salaire”. De son côté, Deliveroo affirme dans un communiqué diffusé vendredi que “la transition vers la tarification à la course offre l’opportunité aux livreurs d’obtenir un chiffre d’affaires plus élevé” et que ‘“la tarification à course permet (…) de générer en moyenne plus de 14,00 € de l’heure”. Ce qui équivaudrait à environ 2,45 courses par heure par livreur, soit une “vaste blague” selon les bikers présents.

Armés d’une banderole disant “Les forçats du bitume relèvent la tête” et “La rue est notre usine”, les membres du CLAP prennent tour à tour la parole pour exprimer leurs revendications. Steven, étudiant de 22 ans bossant pour Deliveroo depuis six mois, les résume calmement : “On veut une garantie selon laquelle, toutes les heures, on sera payés deux courses, qu’elles soient faites ou pas.” Ils souhaitent également que la rémunération du prix de la course passe à “7,50 €”. L’idée est de pouvoir “avoir de la perspective sur le montant gagné chaque mois,” comme il nous l’explique après son allocution, un peu caché sous sa casquette : “On veut pouvoir se projeter.” Et de rappeler pourquoi le CLAP a été créé, “de façon à rassembler, créer des discussions entre nous, étant donné que d’habitude on est chacun dans notre coin : on est un secteur atomisé, on ne peut pas discuter de nos problèmes à la machine à café, par exemple.” En effet, les cafés, ils les livrent.

Et avec cette nouvelle grille de rémunération, ils pensent qu’ils vont être amenés à en livrer beaucoup moins – et a fortiori gagner moins… sauf s’ils “cravachent comme des fous”. C’est ce que nous explique un biker lui aussi affublé d’une casquette – décidément : “Ces temps-ci, on est obligés de bosser comme des dingues, car il y a moins de commandes.” Le jeune homme, qui a fait de Deliveroo son activité à temps plein – quand la plateforme estime que ses livreurs travaillent pour eux “22 heures en moyenne” – dénonce “le diktat qui leur est imposé” avec ce changement de rémunération : “On est clairement dans une position de dominé dans l’histoire.” Idem du côté de trois amis arborant la tenue Deliveroo et un casque de moto, qui ont peur que la nouvelle tarification soit la porte ouverte à d’autres “dérives” : “Ils nous imposent tout, on n’a pas le choix, alors qu’on est censés être nos propres patrons. Qu’est-ce qui va les empêcher d’encore baisser les courses ?” Selon la direction de la start-up interrogée par dans un papier de Libé, “il n’est pas d’actualité de baisser le tarif de la course”…. le quotidien citant ensuite un négociateur lyonnais de l’entreprise affirmant qu’il “ne pouvait pas garantir que la tarif de la course ne baissera pas”.

“On va être payés à aller de plus en plus vite pour gagner de moins en moins”

“Tout cela est une grande escroquerie”, dénonce en tout cas le cadre du PS Gérard Filoche, seul politique que l’on croise à la manif qui, après nous avoir déclamé avec lyrisme sa passion pour le code du travail, en profite pour tacler “la loi Macron et la loi travail d’El-Khomri”. Les syndicats présents font la même chose, à l’instar de Stéphane Fustec, secrétaire de la fédération CGT Commerce : “Ce mouvement est symbolique du contexte mortifère entourant actuellement le code du travail. Ce qui se passe pour eux est l’un des signes avant coureur de ce qui va se passer à échelle plus globale avec l’ubérisation.”

L’ubérisation, Jérôme Pimot, ex-livreur et fondateur du CLAP, ne se lasse pas d’en parler – ou plutôt de la critiquer. Il se rend avec les autres manifestants devant le restaurant le Petit Cambodge, qui fut le premier établissement à travailler en collaboration avec feu Take Eat Easy, start-up similaire à Deliveroo ayant fermé depuis, conséquence de sa liquidation judiciaire. “Maintenant, c’est Deliveroo qui a le monopole. C’est l’ubérisation, voilà… bon appétit !” – les gens en terrasse, un peu gênés, se disent sans doute qu’un japonais devant les mondiaux d’athlé ça n’aurait été finalement pas si mal. Jérôme Pimot nous explique en tout cas sa position : “Avec ce système de rémunération, c’est un pousse au crime au-delà d’un manque à gagner : on va être payés à aller de plus en plus vite pour gagner de moins en moins d’argent. On fait un métier – enfin un bullshit job – dangereux, on risque notre vie à chaque carrefour. Il faut absolument qu’il soit normé.” Les coursiers ne sont en effet pas obligés d’avoir une assurance.

Par dessus ses paroles, les manifestants crient “La rue est à qui ? Elle est à nous” ou encore “On veut pas pédaler sans être payé”. Le Petit Cambdoge annonce avoir coupé l’application Deliveroo pour ce soir, synonyme d’arrêt des livraisons. Un bus tente de se frayer un chemin, les livreurs, sympas, crient de le laisser passer. Sur le véhicule, une publicité pour le film Annabelle 2 affiche en gros une critique : “Jamais la terreur n’aura été aussi grande.” Les bikers, eux, espèrent bien que ce sentiment est partagé par la direction de Deliveroo.

from Les Inrocks – Actualité http://ift.tt/2vYRU33
via IFTTT

Publicités