Faut-il mettre fin à l’opération “Sentinelle” ?

L’opération Sentinelle est « une mission paratonnerre » d’après les spécialistes / Philippe Huguen / AFP

“Nos militaires sont des cibles”, peste Laetitia. Cette épouse de soldat est à la tête du mouvement “Femmes de militaires en colère”. Les récentes coupes budgétaires ajoutées à une opération Sentinelle “absolument catastrophique” l’ont poussée à sortir de son silence. Dépitée, elle s’interroge : “C’est déjà le sixième attentat qui touche nos maris, on attend quoi ?”

Depuis le début de l’opération Sentinelle, lancée en février 2015, les militaires ont été visés par six attentats ou tentatives d’attentats. Le dernier en date : le mercredi 9 août, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Alors que les soldats partent pour une patrouille matinale, un chauffeur leur fonce dessus. Bilan : six militaires blessés. Le conducteur en fuite est intercepté quelques heures plus tard sur l’autoroute A16. Depuis, les voix s’élèvent contre l’opération antiterroriste qui mobilise 10 000 hommes sur le territoire national.

Une mission de réassurance psychologique

“Mais les critiques vis-à-vis de Sentinelle ont commencé à peine un mois après le début de l’opération en 2015, retrace Elie Tenenbaum, chercheur au Centre des Études de Sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur en 2016 d’un rapport intitulé La sentinelle égarée ? Il y a tout de suite eu des problèmes sur le cadre d’emploi des militaires qui n’avaient aucune marge de manoeuvre.

De fait, Sentinelle, née d’une volonté politique, a inversé le sens habituel du rapport politique / armée. “On leur a fixé les moyens, c’est-à-dire 10 000 hommes. Or normalement, on fixe des objectifs aux militaires qui décident des moyens.” Pour Elie Tenenbaum, Sentinelle est “une mission de réassurance psychologique à destination de la population“.

“Une mission paratonnerre” 

Plus largement, Sentinelle est “une mission paratonnerre” pour Bénédicte Chéron, historienne spécialiste des relations entre l’armée et la société. “On espère que les terroristes vont s’attaquer, à des militaires qui peuvent se défendre, plutôt qu’à des civils. C’est d’ailleurs une communication quasi-assumée.” La ministre des Armées, Florence Parly, interrogée sur la question le 7 août, soit un jour avant l’attentat de Levallois-Perret, a déclaré que les militaires étaient “un rempart avant toute chose puisqu’à chaque fois ils ont pu déjouer les tentatives d’attentats (…) qui étaient en préparation”. 

Cette position officielle fait sortir Laetitia de ses gonds. Elle qui suit le quotidien de son mari soldat depuis 25 ans n’en croit pas ses oreilles. “Les super-héros ça va cinq minutes, tempête-t-elle. Ce n’est pas le rôle des militaires de se prendre des voitures. Ils ne se sont pas engagés pour cela.”

“A Levallois-Perret, le paratonnerre n’a pas fonctionné”

“On est passé d’une logique de dissuasion où les militaires patrouillaient sur des sites qui n’étaient pas attaqués, à une logique de paratonnerre où ce sont les militaire qui sont attaqués”, explique Elie Tenenbaum. Cette “tactique du paratonnerre” a pris forme après les attentats du Carrousel du Louvre et d’Orly, en 2017. Dans le premier cas, un homme avait attaqué les militaires avec une machette. Les soldats l’avaient alors abattu dans le musée. A l’aéroport d’Orly, un homme armé avait pris en otage un militaire qui patrouillait avec deux autres soldats. Ces derniers avaient fait feu sur l’assaillant.

“Mais si l’attentat de Levallois-Perret fait autant parler de lui, c’est parce que cette fois-ci, les militaires n’ont pas pu faire grand-chose, analyse Elie Tenenbaum. A partir de là, le paratonnerre n’a pas fonctionné et le terroriste aurait très bien pu continuer et faucher des civils.” D’après lui, c’est le premier attentat face auquel le gouvernement n’a pas de réponse toute faite, “puisqu’il ne peut pas dire, regardez, ça marche”.

D’après les spécialistes, Sentinelle souffre d’incohérences qui lui nuisent. “On donne l’illusion à la population que c’est une mission de contre-terrorisme, alors que ce n’est qu’une mission d’affichage politique”, détaille Elie Tenenbaum. Ainsi, les soldats n’ont aucune prérogative. Ils ne peuvent ni tirer, ni interpeller, ni surveiller.

Lors de l’attentat du Bataclan en 2015, les militaires présents aux abords de la salle de concert n’avaient pas pu tirer car les règles d’engagement de feu n’étaient pas réunies et qu’ils avaient reçu l’ordre ne pas intervenir. Laetitia connait personnellement certains des militaires présents ce vendredi 13 novembre là. “Ils ne s’en sont pas remis. Ils se sentent coupables, souffle-t-elle. C’est ridicule, soit on arrête Sentinelle, soit on laisse aux militaires leurs rôles de militaires.” 

Des problèmes structurels

Pour Bénédicte Chéron, cette opération n’est que la facette de problèmes en passe de devenir structurels à l’armée française.

“Sentinelle se conjugue aux coupes budgétaires, aux conditions de vies difficiles, à l’épuisement. Tout cela pèse sur la qualité des armées. Cela pose le problème de fidélisation des jeunes recrues et donc de la perte du savoir-faire”, explique-t-elle.

Une analyse que partage le général François Chavancy, fort de quarante ans de service dans l’armée de terre. Pourtant ce haut-gradé fait partie de “ceux qui trouvent Sentinelle nécessaire” et assume complètement le rôle de dissuasion et surtout de “paratonnerre” qu’il trouve “normal“. Il estime néanmoins qu’il y a un vrai risque “d’usure dans l’armée” parce qu’on en demande trop. Il entend les soldats souffrir de “saturation“. Mais il tient à nuancer. “Ce n’est pas la mission le problème, ce sont les conditions de cette mission”.

Aujourd’hui, certains préconisent une baisse des effectifs et une refonte de l’opération. Afin de ménager l’opinion publique, Elie Tenenbaum pense à “une sortie sur la pointe des pieds” avec “d’avantage de militaires en réserve”. Bénédicte Chéron en appelle au courage politique pour refondre Sentinelle. Selon elle, si on ne change rien “l’usure lente de l’armée continuera“.

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