Photographes engagés, ils illustrent l’état d’urgence sociale de la France

Place de la Nation, à Paris, le 28 avril 2016, lors d’une journée d’action contre le projet de réforme du code du travail (Courtesy Valérie Dubois)

“Dans l’émeute, il y a production et affirmation d’amitiés, configuration franche du monde, possibilités d’agir nettes, moyens à portée de main”, écrit le Comité invisible dans son dernier livre, Maintenant. Les six photographes qui ont mis en commun leur travail dans la revue Etats d’urgence (éd. Libertalia) sont peut-être loins de partager toutes les opinions de ce club révolutionnaire anonyme, mais c’est bien dans le tumulte des cortèges de tête du printemps 2016 que leur amitié s’est affirmée.

Pour la plupart, Yann Levy, Vincent Palmier, Valentina Camu, Julien Pitinome, Valérie Dubois et Nnoman ne se connaissaient alors pas encore. Mais après des mois d’immersion entre rangées de CRS et manifestants, à essuyer les tirs croisés et à traverser les nuages de gaz lacrymogène pour documenter le mouvement, une solidarité s’est créée entre eux.

“On faisant un travail de documentation sociale de manière plus ou moins isolée, mais cette activité nous liait a priori, explique Yann Levy, qui a coordonné la revue. Le métier de photographe est assez individuel en temps normal, mais la violence des manifestations et la récurrence des événements nous ont amené à nous croiser, à nous connaître, et parfois à nous protéger mutuellement. Une dynamique collective s’est créée d’elle-même.”

“Nous pointons des dysfonctionnements, avec l’espoir qu’ils soient médiatisés”

Résultat : ils publient à froid cet ouvrage collectif, fruit de leurs travaux respectifs dans le mouvement social contre la loi Travail, auprès des zadistes de Notre-Dame-des-Landes, des réfugiés ou encore des mineurs isolés. “On voulait parler des états d’urgence sociale en France, en sortant du cadre contraignant de la breaking news”, résume Valentina Camu.

A la manière de La Misère du monde de Bourdieu – qui misait déjà sur “l’intellectuel collectif” – Etats d’urgence prend le pouls d’un pays qui s’est subrepticement remis à construire des barricades. “C’est de la photographie sociale au sens historique du terme, proche des sujets photographiés, détaille Yann Levy. Ça ne veut pas dire photographie de propagande : nous pointons des dysfonctionnements et des problématiques sociétales, avec l’espoir qu’ils soient médiatisés.” Illustration par quelques clichés, commentés par leurs auteurs.

Le 31 mars 2016, manifestation contre la loi El Khomri (Photo : Yann Levy)

Yann Levy – Cette photo a été prise le 31 mars 2016, juste avant Nuit debout. La mobilisation avait déjà dépassé le cadre syndical, et le “cortège de tête” avait déjà émergé, à côté des drapeaux syndicaux. Cette manifestation était intéressante parce que malgré les trombes d’eau, il y avait énormément de monde. Elle était aussi révélatrice d’un climat qui allait perdurer : le cordon de CRS qui encadrait la tête de manifestation a fait tout l’itinéraire Place d’Italie – Nation à reculons. C’était une situation hallucinante. Il pleuvait des cordes, mon téléphone m’a même lâché, mais malgré tout, Nuit debout a bien commencé ce soir-là. On peut s’interroger sur la surdité du gouvernement par rapport à cette journée. Malgré la mobilisation, il a dit “non, on ne recule pas”, quitte à utiliser le 49-3. C’était symbolique.

L’esplanade des Invalides, à Paris, le 14 Juin 2016, lors d’une manifestation contre la loi El Khomri (Photo : Valentina Camu)

Valentina Camu – Cette manifestation du 14 juin était l’une des plus violentes auxquelles j’ai assisté. J’ai remarqué que souvent, il est difficile de prendre les “K-way” en photo quand il ne se passe pas grand-chose, mais quand on passe à l’action, l’adrénaline fait qu’ils ne nous remarquent pratiquement plus. Il y avait un camion juste devant, et ce groupe de black bloc avançait pour faire des barricades, avec des containers.

Yann Levy – Le black bloc n’est pas homogène, c’est une somme d’individus qui ont des rapports différents aux photos. Le danger pour nous, ce sont surtout les policiers qui se déguisent en photographes ou en journalistes pour ficher les manifestants. Ça créé de la confusion en plus, à un moment où il y en a déjà pas mal. La vidéo de Gaspard Glantz, où il ramène les observateurs d’Amnesty, en témoigne.

Place de la Nation, à Paris, le 28 avril 2016, nouvelle journée d’action contre le projet de réforme du code du travail (Photo : Valérie Dubois)

Valérie Dubois – C’était à Nation, je leur ai demandé si je pouvais les prendre en photo. Avant, il y avait toujours une désolidarisation entre les manifestants et les groupes un peu plus violents. Mais cette fois-ci, j’ai presque tout le temps observé une espèce de solidarité entre les manifestants lambda et les “K-way”. Sur une autre photo, on voit par exemple un couple de personnes âgées assis sur un banc, qui ont une pancarte qui dit : “Tenez bon”.

Yann Levy – La radicalisation de la rue n’est pas spontanée. Elle témoigne d’une réorganisation en dehors des partis et des syndicats, en raison du discrédit de la parole politique. Le fait que la mobilisation n’ait pas été écoutée et que le mandat socialiste ait été perçu comme une trahison participe à la recomposition du paysage politique. Nuit debout était un écho à cela, une réponse à ce fossé entre le besoin de démocratie et l’absence de réponse démocratique de la part de nos structures institutionnelles.

Des réfugiés arrivent à la caserne abandonnée pour l’occupation, ils sont applaudis par des soutiens, le 11 juin 2015 à Paris (Photo : Valentina Camu)

Valentina Camu – J’ai commencé à suivre les réfugiés lors de l’expulsion du camp de La Chapelle. Je les ai suivis pendant trois mois en tout, dans les différents lieux d’occupation qu’ils trouvaient. Une relation de confiance s’est créée entre eux, les soutiens et moi. J’ai pris cette photo à la caserne des pompiers de Château-Landon. Les migrants arrivaient. Dehors, il y a des soutiens qui applaudissent, c’est le début de l’occupation du lieu. Plus tard ils seront expulsés par les forces de l’ordre et iront à la Halle Pajol, puis au lycée Jean-Quarré. Pour après être finalement dispatchés.

A Notre-Dame-des-Landes lors de la construction d’un lieu de vie, les 25 et 26 juin 2016 (Photo : Yann Levy)

Yann Levy – La série que j’ai réalisée sur Notre-Dame-des-Landes est partie d’un constat : les médias ne s’y intéressent généralement que quand il y a des manifestations ou des affrontements à Nantes, de manière ponctuelle. Rares sont ceux qui ont pris le temps de savoir ce qui se passe vraiment là-bas. Or la ZAD dépasse largement le cadre de la “cagoule”. Ce sont des gens qui au quotidien construisent quelque chose de différent. Lutter contre les grands projets inutiles, c’est dire non à plein de choses : à la confiscation des terres agricoles, au bétonnage, à l’urbanisation telle quel l’UE la définit… Ce sont aussi des gens qui sont venus s’installer pour résister, mais qui au fil du temps se sont ruralisés et qui cultivent désormais la terre. C’est aussi une forme de résistance. On a tendance à l’oublier.

Keita Y., pensif devant une vitrine de baskets du boulevard Barbes (Photo : Valérie Dubois)

Valérie Dubois – J’ai passé un an avec trois mineurs isolés étrangers, après avoir assisté à une manifestation de RESF. L’histoire commence en face de l’arrêt de métro Jaurès, à la Paomie [Permanence Accueil Orientation Mineurs Isolés Etrangers, ndlr]. C’est le point de ralliement pour les mineurs, où ils se font conseiller. Ils viennent confiants, en espérant être orientés, mais l’Etat a délégué sa mission de filtrage à cette association. Ils font donc passer des questionnaires pour savoir d’où ils viennent, déterminer s’ils sont mineurs ou non, ils les inscrivent à des tests osseux, etc. Le soir, on voit des gamins en sortir, perdus parce qu’ils n’ont pas été reconnus comme mineurs, alors qu’ils le sont. Ils se réfugient sous le métro aérien. C’est là que je les rencontre.

Il y a beaucoup d’associations et de structures politiques qui leur tombent dessus à ce moment-là : une association de quartier, RESF et les Indigène de la République notamment. Ces-derniers se réapproprient politiquement leur situation, quitte à ne pas bien les orienter. Il fallait les amener dans un gymnase d’urgence, mais non, on leur fait perdre leur temps. Souvent, le 115 ne les accueille pas, car ils ne peuvent pas mélanger adultes et mineurs. Parmi ceux que j’ai suivis, deux viennent du Mali – Drissa et Keita Y. –, et le troisième vient de Côte d’Ivoire – Keita F. Ils m’ont tous parlé d’absence de perspectives de vie économique dans leurs pays pour expliquer leur départ, plus que de guerre. Ils sont connectés comme nous. Un ado n’a pas envie d’être porteur d’eau ou de glaçons toute sa vie.

Propos recueillis par Mathieu Dejean

Etats d’urgence, Collectif, sous la direction de Yann Levy, 128 p., 16€, éd. Libertalia

 

 

 

 

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