Ils racontent comment ils sont devenus accrocs à la codéïne

Purple Swag d’A$AP Rocky (capture d’écran @ youtube)

Quand tu en prends, un gros rush te traverse le corps. Tu deviens hyper détente et si tu forces un peu la dose, tu atteins le stade de l’hallucination. Comme dans un rêve, sauf que tu dors pas, tu es juste défoncé“, raconte Éric*. Il parle du “purple drank”, du “lean” ou du “sizzurp”, c’est-à-dire un mélange de sirop pour la toux, de prométhazine et de soda, souvent du sprite. L’ingrédient clé de ce cocktail est la codéine.

Cette substance, de la famille des opiacés, est ultra populaire chez les adolescents. Moins chers, accessibles légalement et sans ordonnances, les antalgiques, médicaments à base de cet opioïde sont souvent détournés de leur fonction première : ils ne soulagent pas, ils défoncent.

Everything is purple“, scande le refrain de la chanson “Purple Swag” d’A$AP Rocky, dédiée à cette drogue, en référence à la couleur violette du purple drank. Mais le ministère de la santé tente d’arrêter la vague violette, il a décidé d’interdire la vente libre des médicaments à base de cet opiacé sur la recommandation de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).

Des consommateurs intégrés socialement

Yves*, pharmacien parisien aux alentours de Châtelet, ne sait pas trop quoi penser de cette décision. “C’est bien mais c’est aussi problématique pour ceux qui en ont vraiment besoin et rapidement comme les migraineux“, estime-t-il. Il concède soupçonner pas mal de jeunes de réclamer de l’euphon (un sirop pour la toux) ou du codoliprane pour des visées autres que thérapeutiques. À trois euros environ la boîte, c’est largement abordable pour ceux qui dépendent encore de l’argent de poche versé par leurs parents. Le dealer est remplacé par le comptoir des pharmacies.

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Tout est très propre donc, un plus pour des jeunes en grande majorité insérés socialement, indique Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération addiction, addictologue et psychologue clinicien dans un centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA).

“Le profil des consommateurs que l’on reçoit, ce sont des jeunes de 16-17 ans, scolarisés, pas du tout en rupture, pris dans une culture festive. Ils ne font pas de rave party tous les week-end, mais consomment en petits groupes, un fois tous les 15 jours environ, alors ils pensent que ce n’est pas grave. En plus, leurs parents leur ont parfois donné ces médicaments, ça dédramatise.”

Pour se défoncer, Éric n’a besoin que d’ouvrir l’armoire à pharmacie familiale. Il y trouve de l’euphon ou du tussipax, des sirops pour la toux codéinés. L’information de l’usage qu’il peut en faire n’a pas encore atteint ses parents. “Ils ne se doutent de rien, assure-t-il. De toute façon, ils n’ont aucune idée de ce que je pourrais en faire, à part me soigner avec.

Féru de rap américain, l’étudiant écoute en boucle la chanson “Codéine crazy” de Future. Pour lui, consommer de la codéine c’est aussi prendre part à une culture de la fête, popularisée par le hip-hop américain depuis les années 90.  “Pill poupin“, “lean sippin“… Outre-Atlantique, les rappeurs parsèment leurs chansons de références à cette substance depuis les années 90. Elle est indissociables des rappeurs du “dirty south“, à l’instar du groupe Three 6 Mafia ou de Lil Wayne, dont les sons naissent parfois sous son influence.

Éric ne comprend pas l’interdiction, il la trouve absurde, menace de se tourner vers d’autres substances, “complètement illégales“, qu’il consomme beaucoup moins. “C’est comme si on voulait nous contrôler. C’est un médoc quand même“, tempête-t-il. Il sait que deux rappeurs américains, A$AP Yams et Dj Screw en sont morts. Cela ne le dissuade pas, au contraire, cela insufflerait presque à cette drogue tranquillement disponible en pharmacie un parfum plus borderline.

Deux décès cette année

Mais en a-t-elle encore besoin ? Deux adolescents sont déjà décédés des suites d’une overdose de codéine cette année. “Un certain nombre de jeunes ignorent les risques et ne maitrisent pas leur consommation. Ils ne savent pas qu’ils peuvent devenir dépendants s’ils en prennent trop souvent“, souligne Jean-Pierre Couteron. Cette tendance n’a pas échappé à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. Dans une note, l’institution alerte que “des cas d’abus voire de dépendance chez des adolescents et jeunes adultes ont continué de faire de signalement, avec une multiplication des cas à partir de 2011.

À l’instar d’une grande partie des adeptes de la codéine, Éric consomme exclusivement en soirée, “parce que je fais ça pour m’éclater, pas pour devenir un drogué“, précise-t-il. Mais les sensations apaisantes procurées par la codéine sont aussi un moyen pour certains d’alléger leur mal-être, sans avoir à transiter par le circuit médical.

“La consommation peut être aussi liée à la vie de la personne, à ses paramètres de vulnérabilité et à ses traumatismes. Elle peut avoir besoin de ressentir une autre sensation intérieure afin de camoufler ses émotions”, décrypte Jean-Pierre Couteron.

“Je ne prends plus de codéine après une overdose”

C’est par hasard que Thomas* découvre la codéine, en confondant dafalgan classique et codéiné.”Les effets m’ont plu. J’étais apaisé, décontracté, comme sur un petit nuage“, décrit-il. Devenu dépressif après un événement familial tragique, l’étudiant entre alors dans une spirale infernale où se passer d’antalgiques lui est impensable. Il vit par puis pour les sensations que lui procure ses cachets. “J’en prenais tous les jours, en allant en cours et aussi en soirée“, se souvient-il. Sa consommation effrénée dure quelque années. “Je ne prends plus de codéine, ou très rarement, depuis que j’ai fais une crise d’épilepsie après une overdose de tradamol (un autre antalgique)”, dit-il.

Connaître les raisons de la consommation de drogue est toute aussi important que l’interdiction selon Jean-Pierre Couteron. Le psychologue plaide pour une accentuation de la prévention des risques car ,”il y a déjà eu la colle, les solvants, le feutre, puis le sirop pour la toux ou le cachet contre les migraines. L’histoire des addictions chez les jeunes, c’est de passer d’un produit à l’autre.

*Les prénoms ont été modifiés

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