Pourquoi le conflit au Venezuela va perdurer, malgré l’élection d’une Constituante

Manifestation à Caracas contre le président Nicolas Maduro, le 31 juillet 2017
(RONALDO SCHEMIDT / AFP)

Traversé depuis quatre mois par une crise politique, le Venezuela fait face à des violences civiles et des incertitudes institutionnelles. Ce dimanche 30 juillet, le gouvernement a organisé l’élection d’une Assemblée constituante chargée de revoir la Constitution chaviste (du nom de Hugo Chavez, l’ancien président décédé en 2013). Boycottée par l’opposition, qui la qualifie de “processus frauduleux”, cette élection a donné cours à de nouveaux affrontements. Interview de Christophe Ventura, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Amérique latine.

Quel était l’enjeu exact de l’élection d’une Constituante au Venezuela ?

Christophe Ventura – Il y en avait plusieurs. Tout d’abord, du point de vue du gouvernement et du président Nicolas Maduro, il s’agissait de se replacer au centre du jeu face aux vagues de contestations insurrectionnelles imposées par l’opposition. Il s’agissait ainsi d’obliger l’opposition à revenir sur un terrain politique plutôt que de monopoliser celui de la contestation de rue. Et si l’opposition ne voulait pas participer, c’était aussi une manière pour le gouvernement de lui faire porter le chapeau en pointant du doigt un refus de participer au dialogue politique.

Toujours pour le gouvernement, le deuxième objectif était de re-mobiliser le chavisme. Si l’on s’en tient aux chiffres annoncés, l’objectif est atteint. On sait que le gouvernement était dans une situation délicate vis-à-vis de ses bases sociales. Depuis un certain temps, il était confronté à une forme de désaffiliation politique et électorale du chavisme sociologique (les milieux populaires au sens large du terme). Il s’agissait donc de les re-mobiliser au cœur de la bataille politique contre l’opposition en reconstruisant des mécanismes de participation aux affaires et décisions.

Enfin, le troisième objectif pour le gouvernement était de sanctuariser un certain nombre de réalisations du chavisme en matières sociales (droits sociaux, services publics, programmes sociaux, pétrole nationalisé, etc). Un certain nombre de choses qui ne pourraient pas être remises en cause, ou en tout cas beaucoup plus difficilement, en cas d’alternance au pouvoir. La feuille de route de la Constituante intègre également en théorie la sortie progressive du modèle rentier du pétrole.

Maintenant du côté de l’opposition, les choses sont différentes. Elle voit dans la Constituante une manœuvre dilatoire du gouvernement pour conserver le pouvoir et créer une sorte d’institution législative parallèle à l’Assemblée nationale, qu’elle contrôle depuis décembre 2015. En boycottant la Constituante, l’opposition a voulu premièrement dé-crédibiliser cette initiative et faire en sorte que la consultation qu’elle avait organisée il y a 2 semaines soit considérée comme la véritable consultation démocratique du peuple vénézuélien. Elle voulait mobiliser une participation beaucoup plus massive que l’élection de Maduro. Si l’on s’en tient aux chiffres annoncés [à savoir 41,53% de participation, ndlr], c’est raté. Deuxièmement, l’opposition a voulu dé-légitimer cette élection afin que la Constituante ne puisse pas invalider ses différentes stratégies, électorales, civiles et insurrectionnelles. D’ailleurs, les positions étaient campées au lendemain de l’élection car l’opposition ne reconnaît pas les résultats et annonce au contraire vouloir radicaliser ses actions contre le gouvernement.

Peut-on vraiment parler d’une “élection” lorsqu’elle est boycottée par l’opposition et que l’enjeu central devient le taux de participation ?

Ça, c’est tout le problème des conséquences du choix fait par ceux qui ne participent pas. Le Venezuela y est assez habitué parce que, déjà en 2005, l’opposition avait eu la même stratégie par rapport aux élections législatives. A l’époque, ils avaient boycotté le Parlement, le laissant devenir 100% chaviste, chose qui lui a été reproché. Pour l’opposition, participer revient à accepter la légitimité d’un gouvernement qu’elle a décidé de nommer “dictature”. Elle laisse donc pour seul enjeu de la Constituante ce rapport de force entre taux de participation. De ce point de vue-là, elle permet à Maduro de reprendre la main, selon les chiffres annoncés. Ces derniers sont plus importants que ceux obtenus lors de sa propre élection en 2013.

Lorsque la Cour suprême s’était arrogée le pouvoir législatif le 30 mars dernier et qu’elle avait supprimé l’immunité parlementaire, plusieurs personnes parlaient d’un “coup d’état”. Élire une Constituante, ce n’est pas une manière détournée de parvenir à un même objectif ?

C’est précisément le discours de l’opposition. Le problème au Venezuela, c’est qu’on est dans une guerre de communication, une guerre des mots tous azimuts. L’opposition dénonce un “coup d’état” mais le gouvernement en dénonce un également. On est dans un espèce de théâtre politique qui se passe sur un arrière-fond de radicalisation et de violence très problématique.

Le projet d’élire une Constituante a-t-il fait l’unité au sein du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) ?

Dans les grandes lignes, oui. Mais à la marge du parti, non. L’annonce de cette Constituante a solidifié l’apparition d’une dissidence socialiste qui émerge principalement de certaines personnalités. Ce sont des individus comme la procureur générale Luisa Ortega par exemple. Mais ces personnalités n’ont pas de masse derrière elles. Elles détiennent une certaine légitimité, une sorte de magistère, mais n’ont pas derrière elles d’organisations structurées. Cette partie qui refuse la Constituante considère qu’elle ne respecte pas les obligations juridiques et l’esprit de la Constitution chaviste de 1999. Hors du PSUV, vous avez aussi un certain nombre de partis de gauche et d’extrême-gauche qui étaient jusque-là des compagnons de route du chavisme et ont finalement choisi de prendre leurs distances pour les mêmes raisons.

Quel était l’intérêt d’utiliser un mode de scrutin double, selon une répartition géographique et selon une répartition sociale ?

Si vous êtes du côté de l’opposition, l’argument sera que ce mode de scrutin permet de briser le rapport un homme égale une voix. En quelque sorte, il ne respecte pas la philosophie du suffrage universel puisqu’il donne des poids différents aux voix en fonction d’un découpage qui serait à l’avantage du gouvernement. Du côté du gouvernement, on mettra en avant que ce mode de scrutin permet d’atténuer les inégalités de la démocratie dans sa forme libérale en renforçant en quelque sorte, presque dans un souci de quotas, certains secteurs de la société qui sont en général mal représentés ou peu représentés parce qu’ils ne votent pas ou peu aux élections normalement. Après, c’est vrai que ce scrutin est assez atypique comparé aux canons de la démocratie libérale.

Aujourd’hui, où en est l’opposition au Venezuela ?

Elle est dans une situation très contradictoire. Elle s’affirme renforcée parce qu’elle représente une partie très importante de la population et parce qu’elle a engrangé un certain nombre de victoires. Une victoire nationale, avec la consultation organisée il y a deux semaines, mais également internationale parce qu’elle gagne progressivement une reconnaissance dans la région et dans le monde. Les Etats-Unis, le Canada, l’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Argentine, le Brésil, le Pérou, la Colombie, le Mexique, le Panama : tous ces pays ne reconnaissent pas la Constituante. Ça renforce l’opposition dans l’idée que sa légitimité – et celle de sa stratégie insurrectionnelle – est validée, que la victoire est possible et que sa pression sur le gouvernement est fondée.

D’un autre côté, l’élection d’hier rappelle que le chavisme est toujours debout. Il a une base importante dans le pays qui s’est re-mobilisée. L’opposition n’arrive toujours à pas attirer les grandes masses populaires au Venezuela. Les classes populaires citadines, mais également les populations de l’intérieur, peuvent être mécontentes et critiques du gouvernement sans pour autant soutenir l’opposition. Elle n’a pas non plus réussi à solidariser l’armée avec elle. C’est une situation complexe.

Le risque désormais, c’est que l’opposition entre dans une logique de fuite en avant. Elle est poussée à une radicalisation constante à la fois dans ses formes d’action et ses stratégies, et ça c’est un problème.

Refuser le contact, boycotter les élections, c’est donc quelque chose qui dessert l’opposition?

Jusqu’à présent, ça ne la dessert pas encore. Mais vu le nombre de morts qui augmente chaque jour tragiquement, on voit bien que certains secteurs de l’opposition voient la violence comme un véritable mode d’expression et d’exécution politique. C’est toujours comme ça avec ce type de conflit : plus ça dure et plus les secteurs radicalisés montent, surtout quand on ne remporte pas la victoire.

C’est la même chose au sein du chavisme. De ce point de vue-là, la Constituante est peut-être une manière de tempérer les choses. Ce qu’on ne voit pas souvent, c’est que Nicolas Maduro fait également face à une aile radicalisée au sein du chavisme qui demande une répression plus forte de l’opposition, sous le prétexte qu’il faut en finir avec ces quatre mois de mise à sac du pays.

Avec la consultation de l’opposition il y a deux semaines et cette nouvelle Constituante, la crise vénézuélienne n’est toujours pas réglée. Chaque camp peut se sentir confirmé dans sa légitimité. Aujourd’hui, il est clair que l’opposition cherche à imposer au Venezuela et au monde l’idée qu’il y aura deux systèmes de légitimité concurrents : celle du gouvernement et la leur. Ils chercheront peut-être même à obtenir une reconnaissance diplomatique symbolique des pays qui les soutiennent. La polarisation risque de continuer.

Cette polarisation, elle est alimentée par d’autres facteurs …

Elle a plusieurs sources d’alimentation. Il y a évidemment la situation économique et sociale très détériorée. Il y a aussi un certain ras-le-bol à cause de la vie quotidienne très chère. Et également le fait que ce qui se passe au Venezuela devient un sujet sur lequel les acteurs internationaux s’impliquent peu à peu et se rajoutent à la bataille interne entre antagonismes. Entre le chavisme et l’opposition, il y a une histoire longue, 20 ans d’accumulation d’antagonismes. Tout ça pèse très lourdement dans la situation vénézuélienne aujourd’hui.

Concernant la présidentielle de 2018, à quoi doit-on s’attendre ?

La Table de l’Unité Démocratique (MUD, opposition) ne veut pas attendre 2018 et exige des élections anticipées au plus vite. Pour sa part, Nicolas Maduro affirme la légitimité de son mandat : il le terminera et ne cédera à aucune pression. On en est là.

D’ici 2018, il faut encore s’attendre à des tensions, des polarisations et des affrontements que seule une médiation ou une intervention d’un acteur tiers respecté par les deux camps pourrait parvenir à apaiser, à travers la mise en place d’un dialogue. Ce n’est pas complètement impossible. Plusieurs tentatives ont déjà eu lieu, en vain. Il y a quelques jours, le gouvernement a annoncé que des réunions informelles avaient eu lieu avec une partie de l’opposition. On pense plutôt à la partie de Leopoldo Lopez qui a récemment vu sa peine assouplie après avoir été assigné à résidence. Ces réunions ne semblent avoir rien donné mais c’est sur ce genre de mécanismes qu’il faut compter. Sinon, il n’y a aucune raison de penser que les choses puissent s’apaiser au Venezuela dans les mois qui viennent.

Assiste-t-on à l’avènement d’un régime autoritaire chaviste, comme le dénonce l’opposition ?

Je crois qu’il faut rester prudent. Nous sommes dans une guerre de communication où l’on prête à chacun des intentions. Ce qui est sur, c’est que le Venezuela est aujourd’hui dans une situation atypique. La situation politique est dégradée et les mécanismes standards de démocratie sont malmenés par les deux camps. Vous avez une opposition qui n’a pas reconnu la victoire de Maduro lorsqu’il a été élu démocratiquement en 2013.

De son côté, le gouvernement répond par un raidissement permanent et des restrictions plus marquées. Il utilise jusqu’à la limite l’interprétation des possibilités légales, jusqu’à mordre la ligne. Le pays vit une dégradation générale des standards démocratiques à contextualiser : on ne peut pas avoir une lecture bilatérale des faits. Aujourd’hui, il y a effectivement des entorses à la démocratie indéniables de la part du gouvernement. Mais d’un autre côté, il autorise l’opposition à manifester tous les jours depuis 4 mois, avec énormément de violences et des saccages. Donc on est loin d’être dans un schéma binaire.

Propos recueillis par Ariane Bernard

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