Oui, le féminisme a besoin des hommes

Photo ADRIAN WYLD / POOL / AFP

Souvenez-vous. Nous sommes en novembre 2015, Justin Trudeau présente le nouveau gouvernement canadien. Parmi ses membres, des représentants de toutes les religions du pays, des handicapés, et autant de femmes que d’hommes : on n’avait encore jamais vu autant d’inclusion à la tête d’un pays. Une journaliste l’interroge : “Pourquoi c’est important, pour vous, la parité au gouvernement ?” Et le nouveau Premier ministre canadien de répondre, en haussant les épaules : “Parce qu’on est en 2015 ?!” La séquence a fait le tour des réseaux sociaux. Après lui, c’est Barack Obama qui s’est fendu d’une véritable profession de foi féministe.

Côté culture, on a vu l’acteur de Friends, David Schwimmer, produire une série de vidéos contre le harcèlement sexuel, ou, plus proches de nous, les dessinateurs Joann Sfar et Riad Sattouf s’insurger publiquement, en 2016, contre l’absence d’auteures de BD dans la sélection officielle du Festival d’Angoulême. Depuis quelque temps, les hommes s’engagent de plus en plus souvent en faveur des femmes, et certains se revendiquent même ouvertement féministes.

Ne pas reproduire le sexisme 

L’idée n’est pourtant pas toujours allée de soi, comme l’explique le sociologue Alban Jacquemart :

“S’ils étaient environ un tiers des effectifs militants à la fin du XIXe siècle, les hommes sont largement minoritaires depuis les années 1970. Les femmes ont gagné en autonomie et les hommes ne leur paraissent plus comme des militants ‘nécessaires’. Au contraire, les militantes sont devenues attentives à ce que le sexisme ne se reproduise pas au sein de leurs collectifs, participant ainsi à les rendre moins attractifs pour les hommes.”

Réjane Sénac, chercheuse CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po et présidente de la commission parité du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes, va plus loin : “Si le fait de subir des discriminations – en raison de son sexe, de son orientation sexuelle, de sa couleur de peau ou de son handicap – rend leur dénonciation plus probable et plus rationnelle, cela n’a cependant rien d’automatique.” Le risque, continue-t-elle, “c’est que les populations dominant.e.s confisquent la parole des premier.e.s concerné.e.s. Et c’est précisément pour l’éviter que les féministes des années 1970 se sont d’abord organisées en non-mixité”. Mais, ajoute la chercheuse, “on peut dénoncer et combattre les inégalités sans nécessairement les subir. Ce qu’il faut, c’est être très vigilant.e.s à ne pas reproduire de la domination au sein même des luttes pour l’égalité”.

Passeurs de relais

Dont acte : l’association Jamais sans elles a été fondée par sept chefs d’entreprises – hommes, donc –, parmi lesquels on trouve Benoît Thieulin, fondateur de La Netscouade, ou Jean-Michel Blanquer, l’actuel ministre de l’Education nationale. Dans un autre genre, Lucas Bolivar, l’initiateur d’une autre association, Ville sans relou, admet que s’il n’est pas “une personne concernée directement”, il peut toutefois “être un auxiliaire, un passeur de relais. Je dois pouvoir m’effacer pour laisser la parole aux premières concernées par le sexisme. Je dois prendre conscience de mes privilèges, et je dois être prêt à comprendre que je ne suis pas le bienvenu à certains endroits, notamment lors de réunions non mixtes”.

Dans tous les cas, ces hommes engagés ne le sont jamais par hasard. Pour Alban Jacquemart, leur implication est même le résultat de “la combinaison de deux principaux facteurs : d’une part, le fait d’avoir été sensibilisé à la cause des femmes dans son enfance ou sa jeunesse, et d’autre part, les engagements féministes des hommes font quasi systématiquement suite à d’autres engagements militants”. Soit exactement le parcours de François Fatoux, seul garçon dans une famille de quatre enfants, et doté d’une expérience de quinze ans dans le monde syndical.

Pour cet ancien membre du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes, il est important que des hommes s’engagent pour l’avancée de l’égalité :

Il existe encore une force de résistance, mais l’on peut justement transformer ces hommes en ambassadeurs de la cause. Si on vient leur dire que le féminisme est une nécessité tactique, si on parvient à leur montrer qu’ils peuvent y gagner, alors on se rapprochera de l’égalité. Et puis, ajoute-t-il, cela permettra aussi de mettre en débat l’injonction à la virilité”.

Une éducation à repenser 

Le féminisme est donc utile à tous. Mais pour inclure toujours plus d’hommes dans la lutte, il faut parvenir à éduquer la population dans son ensemble, à la sensibiliser à la question. Pour Anne-Cécile Mailfert, à la tête de la Fondation des femmes, les hommes politiques ont justement une responsabilité énorme : “Leur parole est imitée par beaucoup de gens, elle a un poids pour faire évoluer l’opinion publique, c’est très symbolique. Quand un.e président.e se dit féministe, cela montre qu’il s’agit d’un combat pour les droits humains. Et que c’est normal d’être féministe quand on est un minimum progressiste”. Encore faut-il, admet-elle, que le discours soit suivi par les actes, notamment dans la constitution des gouvernements.

Outre l’espace public, il existe aussi d’autres lieux de socialisation où travailler pour lutter contre les clichés de la division des sexes, à l’instar de l’école. Pour Anne-Cécile Mailfert, “ce qui est très important, c’est la mixité, notamment dans les jeux. Cela permet de réaliser que l’autre est un.e camarade de jeu, un.e égal.e”. Une idée partagée par Rokhaya Diallo, journaliste et auteure féministe, qui estime que l’Education nationale a un rôle à jouer dans la réduction des inégalités : “Il faut travailler sur la vision de la femme dans les manuels scolaires”, assure-t-elle. “Ouvrir aux enfants le champ des possibles, afin de permettre qu’ils ne participent pas d’eux-mêmes à l’assignation qui est celle des hommes et des femmes une fois adultes”. Comprenez : faire des petits garçons et des petites filles citoyens de demain, des porteurs de l’idéal égalitaire qui anime le courant féministe.

 

Cet article est tiré du hors-série “Génération Féministe”, réalisé avec Cheek Magazine: pour se le procurer, c’est ici: 

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