La chute de Mossoul acte-t-elle la fin de l’Etat Islamique ?

Le 9 juillet 2017, après la libération de Mossoul en Irak (Fadel Senna / AFP)

La chute de Mossoul est-elle synonyme d’un affaiblissement significatif de l’organisation Etat islamique (EI) ?

Myriam Benraad – Cela dépend de la perspective qu’on adopte. Si l’on revient deux ans en arrière, au moment de la prise de Mossoul en 2014, il est évident que le territoire et le groupe de population que l’EI contrôle sont aujourd’hui réduits à peau de chagrin. Les djihadistes sont privés du territoire sur lequel ils voulaient construire le proto-Etat dont ils se réclament. Il y a donc bien une avancée incontestable au niveau militaire. D’autant plus qu’il n’était pas dit que la victoire soit aussi rapide – neuf mois –, compte-tenu de l’histoire et de l’implantation très profonde de ce groupe dans la société locale.

L’EI est-il défait pour autant ?

Non. Parallèlement à Mossoul, les djihadistes ont réussi à se redéployer dans d’autres territoires. On parle très peu de Kirkouk, mais ça va être, selon moi, la prochaine poudrière en Irak. Il y a un enjeu important au niveau des ressources dans cette province, qu’ils disputent aux Kurdes. On parle aussi très peu de la province de Diyâlâ, à l’Est, où ils sont déjà de retour, et où des attentats et des assassinats ciblés de personnalités locales ont eu lieu. On sait qu’ils ont également infiltré des camps de déplacés. Ils sont toujours parmi les populations civiles. C’est le cas à Mossoul. Des membres ou des sympathisants de l’EI sont toujours présents, c’est pourquoi les civils ont peur de parler : ils craignent un retour du groupe au pouvoir. Désormais, l’EI va revenir à sa stratégie initiale, celle de la terreur. Il fera tout pour empêcher la transition politique. On ne peut pas penser la transition politique sans sécurité, c’est sur ça qu’ils vont jouer.

Quels sont les obstacles pour rétablir cette sécurité ?

Les forces en présence à Mossoul sont l’armée, la police et les miliciens chiites qui font partie des Forces de Mobilisation Populaire (Al Hashd al Sha’abi). Le premier ministre Haider al-Abadi s’appuie sur la victoire des forces régulières pour asseoir sa légitimité, c’est tout le sens de sa déclaration. Mais ces déploiements permanents de l’armée dans la ville ne suffisent pas, il ne faut pas en faire une ville assiégée. Il faut poursuivre les opérations qui consistent à identifier les membres et sympathisants de l’EI, et construire des alternatives au-delà des solutions sécuritaires. Car par le passé, les prisons irakiennes ont été un haut lieu de radicalisation et de formation des cadres de l’EI.

Sécuriser la ville pour éviter que la violence revienne, oui. Mais il faut aussi nouer un dialogue entre notables, figures religieuses et habitants. Les forces irakiennes ont le plus grand mal à trier le bon grain de l’ivraie car les civils ont peur de leur parler pour le moment. Haider al-Abadi doit maintenant rallier la population au gouvernement irakien. Il faut que la population coopère dans le temps long pour ne pas permettre aux jihadistes de reprendre la main. La présence seule des forces militaires ne suffira pas.

Comment le gouvernement irakien peut-il gagner la confiance des populations libérées ? 

La seule manière dont il peut le faire, c’est en donnant des gages forts. Il doit faire en sorte que les populations voient des projets de reconstruction à l’œuvre, qu’elles constatent le retour des institutions. L’Etat irakien devra aussi remette en route le système d’enseignement. Ça ne va pas être un processus rapide, et ça dépendra de la sécurisation. Tirons les leçons de ce qui s’est passé dans d’autres villes irakiennes libérées auparavant, comme Falloujah ou Ramadi, dans la province de Al-Anbâr. Ce ne sont pas des villes où l’Etat est véritablement de retour aujourd’hui. Les témoignages font état d’une gestion relativement improvisée, avec des projets de reconstruction, le rétablissement de l’eau et de électricité, mais pas de gros œuvre. Les figures locales se plaignent de l’absence de l’Etat. Or comme l’explique très justement Pierre-Jean Luizard, l’EI s’est construit sur la faillite des Etats. Quand il est arrivé à Mossoul, l’EI fait une promesse d’un Etat, d’institutions, de lutte contre la corruption, d’emplois, de remise en service de l’eau, etc. Ce projet étatique reste la demande des Irakiens. S’ils ne voient pas l’Etat central revenir assurer ses fonctions, je crains que la victoire soit de courte durée.

A quelle réplique peut-on s’attendre de la part de l’EI ?

Il va répondre comme il l’a fait par le passé quand il a perdu ses bastions en Irak : par l’action clandestine, la multiplication des attentats, les assassinats ciblés. C’est pourquoi la sécurité reste le point central dans les semaines et mois qui viennent, face à une organisation certes affaiblie, mais qui a encore des soutiens. C’est une guérilla mobile, ce n’est pas une insurrection classique, identifiable, les jihadistes sont très insérés dans le tissu social local.

Quelles seront les prochaines étapes si la sécurité est assurée ? 

Il faudra à terme considérer l’éventualité d’une amnistie en Irak. Les miliciens ont plus ou moins amorcé une dynamique de réintégration à la vie civile, puisque certains se sont liés aux forces régulières. Du côté djihadiste la question va se poser aussi. C’était la promesse de l’ancien premier ministre, Nouri al-Maliki, du temps de son mandat [qui s’est achevé en 2014, ndlr]. Il ne l’a jamais vraiment fait.

Les Irakiens vont devoir travailler à un programme de réconciliation et de concorde. Quel peut être le rôle de la communauté internationale dans celui-ci ? Et à quel point le gouvernement irakien est-il capable d’accepter cette aide, concernant ces mesures ? Ce sont des questions qui se poseront. Les Irakiens sont dans une logique militariste, qui a consisté à demander l’appui militaire de la coalition, mais ils sont plus réticents à demander de l’aide internationale pour la lutte contre la corruption, la réconciliation nationale, etc. Je pense qu’ils auraient intérêt à accepter une aide internationale pour essayer de reconstruire une société actuellement dévastée. Sans quoi, le pays pourrait s’enliser dans des cycles militaires interminables.

L’État islamique pris aux mots, de Myriam Benraad, éd. Armand Colin, 192 p., 14€

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