Entretien avec Benoît Hamon : “Je ne me vis pas du tout comme une victime”

Benoît Hamon, le 15 juin 2017 dans les locaux des Inrocks © Iorgis Matyassy pour Les Inrockuptibles

Après ces législatives, la gauche semble KO debout. Comment expliquez-vous cette déroute idéologique ?
Benoît Hamon – Je pense que la gauche a vécu un long phénomène d’érosion comme lorsqu’une falaise se fragilise et d’un coup, un bloc finit par tomber. A première vue, les résultats des législatives donnent un peu le vertige car la gauche laisse l’impression de disparaître du spectre politique, mais ce n’est pas parce qu’elle ne siège plus à l’Assemblée qu’elle a disparu du paysage.

Je pense que la situation actuelle a le mérite de mettre les choses au clair. Emmanuel Macron a réalisé la réunion entre des courants politiques de droite et de gauche qui s’étaient progressivement rapprochés au fil des décennies.

Je serais par exemple bien en peine de citer la différence sur les questions européennes, économiques ou sociales entre Alain Juppé, Emmanuel Macron ou bien encore Manuel Valls. En réalité, ces gens-là se sont accordés sur une politique économique mais aussi sur une vision de la société. Et le mérite de Macron est de révéler au grand jour cet accord tacite.

Emmanuel Macron a réussi à donner à sa campagne l’apparat de la modernité. Pourquoi n’avez-vous pas réussi à véhiculer la même idée malgré votre rupture programmatique ?
Macron a été puissamment aidé par le soutien à son projet politique par des grandes puissances d’argent et leurs relais d’opinion. La question qu’il faut se poser c’est : qui veut-on servir d’abord ? Lui, c’est clair, il fait l’unité de la bourgeoisie autour de ses propres intérêts, qu’ils soient de gauche ou de droite.

Sa force, c’est d’avoir révélé que nous étions, au sein du Parti socialiste ou des Républicains, dans des clivages surjoués. La droite n’aurait pas appelé sa réforme “Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi” mais elle aurait fait globalement la même chose. En somme, les noms des lois auraient été différents mais pas le contenu.

Même sur les questions des libertés publiques et des droits fondamentaux, beaucoup de Républicains et de socialistes s’accordent sur la perpétuation de l’état d’urgence, voire son intégration au droit commun. Les électeurs ont fini par se demander pourquoi ces politiques sont séparés puisqu’ils nous jouent la même partition dans les médias ou à l’Assemblée nationale.

Macron a réussi une triple synthèse : il a unifié politiquement la vieille et la nouvelle bourgeoisie, les sociaux-libéraux et les conservateurs, la haute fonction publique et le monde de la finance. La France qui va bien a décidé de gouverner pour elle-même.

Vous avez réalisé le plus petit score du Parti socialiste à une présidentielle avec 6,36 % des voix exprimées. Comment expliquez-vous ce décrochage alors qu’après votre victoire à la primaire citoyenne, certains sondages vous attribuaient 18 % des voix ?
Après la primaire, j’ai changé de costume et j’ai revêtu l’habit du candidat du Parti socialiste. J’ai dû alors composer avec un Premier ministre qui réclamait que je fasse la défense de son bilan, avec des ministres qui disaient que mon projet était “nul” mais que par discipline, ils ne feraient rien contre et enfin avec ceux qui ont mis en scène et organisé leur défection. Quand je rencontrais des électeurs, même s’ils me jugeaient victime d’une sorte de trahison, ils n’avaient plus envie de voter pour moi.

Autant je pense qu’ils reconnaissaient l’honnêteté de ma démarche et la qualité de notre projet politique, autant le rejet du Parti socialiste et de ses combines d’appareil était tel qu’ils avaient envie de passer à autre chose. C’est la raison pour laquelle j’exprime une immense gratitude aux militants et citoyens qui dans ce contexte se sont battus à mes côtés.

On a l’impression que vous avez vécu une expérience encore plus douloureuse que Ségolène Royal lors de l’élection présidentielle de 2007. Pourquoi avez-vous suscité autant d’animosité de la part de votre camp ?
Je ne pense pas que l’on puisse comprendre ce qui est arrivé sans évoquer la fin du quinquennat de François Hollande. Il s’est terminé sur un fiasco politique, à savoir la loi travail, qui avait été précédé par un autre fiasco éminemment symbolique : la déchéance de nationalité.

Par tactique, François Hollande a voulu réussir une unité politique factice entre le parti de Nicolas Sarkozy et le sien et il a franchi une ligne rouge. Là où il avait l’unité de la nation face au terrorisme, il a créé la discorde. La déchéance de nationalité, cela va plus loin qu’un simple désaccord sur une ligne économique au sein d’une même famille. (suite…)

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