Pourquoi le manspreading fait-il autant polémique en France ?

Selon le Oxford English dictionary le « manspreading » désigne la manière de s’asseoir les jambes très écartées dans les transports publics. (© Oxford English dictionary via Twitter)

Depuis quelques jours vous avez peut-être vu passer sur les réseaux sociaux des photos prises dans les transports en commun de jambes d’hommes écartées et prenant ainsi débordant ainsi sur les sièges voisins accompagné du #Manspreading. Littéralement traduit de l’anglais par “étalement masculin”, le manspreading désigne “l’habitude” qu’aurait certains hommes à empiéter sur les places des autres, souvent les femmes.

Tout démarre en réalité en Espagne, ou plutôt dans la ville de Madrid qui a récemment lancé une vaste campagne de sensibilisation autour du manspreading suite à la mobilisation de l’association féministe Mujeres En Lucha (les femmes en lutte) et le soutien du parti Podemos. Une initiative déjà mise en œuvre à New York, à Tokyo et à Séoul. Sur les panneaux des bus et métro madrilènes rappelant qu’il est interdit de fumer ou d’écouter la musique sans casque, de petits encarts signaleront désormais aux usagés qu’il est interdit d’ouvrir les jambes en débordant sur les sièges d’à côté. Ces panneaux pourraient-ils voir le jour en France ?

Un comportement sexiste ?

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Dans l’Hexagone, de nombreux médias ont relayé cette campagne espagnole, déclenchant alors de vives réactions. Lénaïg Bredoux, journaliste à Médiapart a même révélé avoir reçu des dizaines de messages “d’insultes, des photos de cul et des injures” après avoir posté sur Twitter, une photo d’un manspreading manifeste. Il suffit en effet de jeter un coup d’œil aux commentaires pour s’en rendre compte.

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“Rappeler, fût-ce par la position des cuisses d’un homme, que notre structure sociale fonctionne toujours selon un modèle sexuellement hiérarchisé est à proprement parler insupportable”, analyse Patric Jean auteur et réalisateur du documentaire La domination masculine dans une tribune publiée sur le Huffington Post.

“Il s’agit dans tous les cas de dépolitiser la demande (nier le rapport de pouvoir) en la plaçant parmi toutes sortes d’attitudes non politiques et qui n’ont rien à voir. Et donc réduire l’émetteur et émettrice de la demande d’égalité à quelqu’un dont la susceptibilité est le seul problème”, ajoute-t-il.

“Si cette question met autant mal à l’aise, cela montre qu’il y a une vraie problématique derrière”, note Edith Maruéjouls, géographe du genre à l’Université Bordeaux-Montaigne. Pour la chercheuse, le manspreading est bien “un symbole de domination physique” :

“C’est une manière d’occuper l’espace et de pousser les femmes sur le côté. Derrière se comportement se cache en réalité du sexisme. L’injonction de l’ouverture chez les hommes, correspond au croisement des jambes chez les femmes, qu’elles soient en jupe ou pas d’ailleurs.”

Un phénomène assimilé dès l’école primaire ?

La mise en lumière du manspreading permet de rappeler que l’espace public n’est pas neutre et qu’il existe bien ici des inégalités entre les hommes et les femmes. “Il y a des hommes qui n’acceptent pas qu’on leur dise de resserrer les jambes. On appelle ça le syndrome des couilles de cristal. Il faut leur rappeler que non, s’ils resserrent les jambes, leurs couilles ne vont pas exploser”, martèle Raphaëlle Remy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme. L’association féministe avait par ailleurs lancé des autocollants similaires à ceux de Madrid dès 2014 dans sa campagne “Take back the metro”.

Il serait même “caractéristique de la domination masculine hégémonique dans la ville”, selon Yves Raibaud, spécialiste de la géographie du genre à l’Université Bordeaux-Montaigne. “Nous les hommes, nous avons cette assurance qui nous permet d’occuper toujours le centre et l’espace plus que notre simple personne”, souligne-t-il. Une confiance en soi qui remontrait en réalité à la petite enfance et à l’époque de la cour récréation.

“Dès l’école primaire, le terrain de foot occupe une place centrale dans la cours de récréation alors que les activités davantage destinées aux petites filles, comme la marelle, sont souvent situées dans un coin. Et le ballon déborde en général du terrain. Et donc les garçons apprennent dès leur plus jeune âge leur légitimité supérieure aux filles dans l’espace public. Et l’un des modes d’expression de cette légitimité est de prendre davantage de la places dans les transports en commun en écartant les jambes”, explique Yves Raibaud.

Selon une étude du Haut Conseil à l’égalité de 2015, 100% des femmes ont été harcelées dans les transports en commun. Et pour Hélène Bidard, adjointe à la mairie de Paris en charge de toutes les questions relatives à l’égalité femmes/hommes, “le manspreading participe à ce sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public”. Sans aller jusqu’à l’agression, le phénomène du frotteur est un fléau bien réel dans les transports. La porte-parole d’Osez le féminisme abonde dans le même sens :

“Il y a une lien presque, en tant qu’origine du harcèlement, puisqu’on des témoignages de femmes qui demandent à un homme de resserrer ses jambes, et ça se fini soit en harcèlement, soit en agression.”

Contacté par Les Inrocks, le Syndicat des transports d’Île-de-France (STIF), nous indique être “attentif à l’évolution du phénomène de Manspreading, incivilité pouvant dégénérer en harcèlement.” Le STIF ajoute qu’ “à l’heure actuelle, les opérateurs n’ont pas alerté le STIF sur le sujet”. La question sera néanmoins “évoquée lors de la prochaine réunion du STIF avec les associations d’usagers”. Une vaste compagne de lutte contre le harcèlement dans les transports sera mise en place en 2018, dont le manspreading sera visiblement absent.

>> A lire aussi : Comment lutter efficacement contre le harcèlement de rue ? <<

Du côté d’Osez le féminisme, on assure recevoir des alertes quotidiennes : “S’il n’ont pas eu de remontées du terrain c’est peut-être parce que les femmes n’osaient pas se dire que la RATP pourrait prendre ce souci au sérieux, alors que c’est un vrai problème”, rétorque Raphaëlle Remy-Leleu. Osez le féminisme prévoit alors d’organiser une campagne de signalement auprès de la RATP.

Des aménagements de transports urbains existent pour lutter contre ce phénomène et commencent à voir le jour sur les lignes. A Tours, le tramway comporte des banquettes demi-rondes qui permettent alors de ne pas s’assoir entièrement côte à côte, et élimine ainsi la gêne causée par le manspreading. Dans les Ouibus, les navettes de la SNCF, il est possible de décaler son siège sur le côté par rapport à l’allée centrale. Même si des solutions pratiques existent, Hélène Bidard insiste pour rappeler l’importance, voire même l’urgence, du rôle de l’éducation dans la lutte contre les stéréotypes sexistes. “On ne peut plus tolérer de telles inégalités dans l’espace public”, conclut l’adjointe à la mairie de Paris.

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