En banlieue et à Paris, comment les squats réinventent la ville et la vie

Au Clos sauvage, vélo, Amap et échanges d’idées et de bon procédés…

Avec une salle de spectacle et de projection, une Amap, un atelier d’autoréparation de vélo et des espaces de gratuité et d’échanges, l’ancienne menuiserie du 12 rue du Clos-Bénard à Aubervilliers connaît une seconde vie. Rebaptisé le Clos Sauvage en décembre 2016, ce grand hangar, abandonné depuis plusieurs années, a été converti en espace d’activité autogéré. Les membres du collectif luttent actuellement pour pouvoir rester le plus longtemps possible dans ce squat alternatif, culturel et militant désormais bien implanté dans le quartier.

C’est en se baladant pour découvrir son nouveau quartier que Valérie est tombée par hasard sur le Clos Sauvage. “J’ai vu des personnes sortir de la cour avec des paniers remplis de légumes, je suis rentrée par curiosité. Une demi-heure plus tard, je m’étais inscrite à l’Amap !”, raconte la quinquagénaire qui travaille dans un centre de formation d’éducateurs de jeunes enfants.

Depuis, elle n’a jamais manqué son rendez-vous hebdomadaire. Ce jeudi, c’est Amel, une jeune femme de 25 ans, qui l’accueille. Avec ses quatre colocs, elles font partie de la vingtaine de foyers du quartier qui ont rejoint l’Amap “Il y a plusieurs créneaux à remplir, les personnes s’inscrivent en fonction de leur disponibilité, explique l’amapienne aguerrie. Je travaille en internat, donc souvent de nuit mais dès que je peux je viens donner un coup de main à l’équipe du Clos Sauvage”.

Pendant qu’elle cherche le nom de Gauthier sur la liste, le jeune homme pèse lui-même les salades, courgettes, blettes, choux-rave et autres légumes au menu cette semaine. Son panier sous le bras, il enfourche son vélo et se dirige au fond de la cour pour faire regonfler ses roues avant de repartir. Une dizaine de personnes participe à l’atelier d’autoréparation de vélo qui se déroule au même moment tous les jeudis soirs. Bricoleurs confirmés et novices se sont installés dehors pour échanger leur savoir-faire tout en profitant des derniers rayons du soleil. J-C, qui tente de réparer ses freins après avoir frôlé la catastrophe en ville, lui prête une pompe. Il fait partie des personnes qui ont fait naître ce lieu alternatif et le gèrent quotidiennement.

En route pour la vélorution

C’est d’ailleurs en participant à un atelier vélorutionnaire similaire que J-C a découvert son premier squat, le Stendhal. “J’étais mal logé, j’enchaînais les sous-locations, mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent. Bref, c’était la galère. Je me suis intéressé aux squats et rapidement j’ai eu envie d’en créer un.”

C’est alors qu’il demande conseil au collectif de Jeudi Noir né en 2006 pour aider “les galériens du logement”. Après plusieurs mois de recherches actives, le groupe trouve le lieu idéal : un petit commissariat abandonné depuis six ans rue Raymond-Queneau, rebaptisé dès lors “le Commissariat du bonheur”.

“On revendiquait un droit à un bonheur simple, celui de pouvoir poser ses affaires et de se reposer chez soi”, précise-t-il. Malheureusement, l’aventure est avortée au bout de quatre jours. Expulsés, ils ouvrent fin 2013 un nouveau lieu autoproclamé le Safe  (squat artistique féministe et écolo) dans le XIVe arrondissement. Cette fois-ci, ils posent enfin leurs affaires pour deux ans avant d’être priés à nouveau de quitter les lieux. Là-bas, J-C a participé, entres autres événements militants, à l’organisation du FOU, (festival des ouvertures utiles), le rendez-vous annuel des squats parisiens et franciliens dont le but est de “célébrer ensemble le besoin vital de lieux alternatifs”.

Pour la 13èe édition qui s’est tenue du 15 avril au 13 mai 2017, cet animateur scientifique a organisé au Clos Sauvage une journée sur la transition écologique et sociale, son domaine de prédilection. Mini-marché bio, conférences gesticulées à la Franck Lepage, ou encore One Woman show avec l’écolo-coaching de Loulou Jedi, le tout accompagné de bières bio. De quoi satisfaire les ambitions éducatives de ce spécialiste de la vulgarisation.

Alors qu’il jette un œil bienveillant sur les trois poules qui picorent tranquillement au fond de la cour, une jeune pré-ado du quartier débarque fièrement sur un vélo bleu qu’elle a elle-même bricolé lors de précédents ateliers. Accompagnée par son petit frère, elle l’encourage à faire de même. À l’intérieur, Loon, un habitué du Clos Sauvage, les aide volontiers à s’y retrouver au milieu des nombreuses pièces qui sont amassées.

“Avec des vélos pourraves, on essaie d’en faire des nouveaux qu’on redonne à des petits jeunes ou à des gens du quartier qui en ont besoin. Ici c’est pas de gâchis ! Pour moi, l’important c’est de donner de l’espoir aux jeunes et puis je préfère les voir ici plutôt qu’à traîner dans la rue”, commente-t-il avant d’ajouter : “Il devrait y avoir des lieux comme cela à tous les coins de rue pour créer du tissu urbain”.

Créativité intense à l’atelier vélo

 

Tandis qu’un autre gamin lui énumère les différentes améliorations qu’il compte entreprendre sur son nouveau vélo, le regard de son camarade est attiré par les cris qui fusent à l’autre bout de l’immense hangar. “C’est bizarre, le gars on dirait qu’il saigne, tu crois que c’est du vrai sang ?”, demande un des jeunes. “Mais non, c’est faux ! C’est du théâtre !”, rétorque sans la moindre hésitation le jeune qui ne doit pas avoir plus de 10 ans. Il semble hypnotisé par ce que les élèves du Studio de formation théâtrale de Vitry-sur-Seine sont en train de répéter. “Ce jeune, il est venu à une dizaine de représentations !”, commente Tristan qui s’occupe surtout de la programmation théâtrale au Clos Sauvage.

Théâtre engagé et cinéma militant

En master I d’études théâtrales à l’université Paris III, Tristan se considère comme un “militant du vivre-ensemble” et pour lui ce militantisme passe aussi par l’art. C’est pourquoi, lorsque le collectif a investi l’ancienne menuiserie du 12 rue du Clos-Bénard, créer une scène de représentation était une évidence. “On a récupéré 250 sièges d’un ancien cinéma de Bercy qu’on a répartis entre plusieurs squats. Comme ici on avait de la place, on a empilé des palettes et on a installé près de 70 sièges pour le public.”

Depuis le début de son aventure au Clos Sauvage, Tristan est satisfait : “On a fait jouer plusieurs compagnies qui ne trouvaient pas forcément de lieux pour répéter. Beaucoup sont gérées par des étudiants, d’autres sont sensibles à notre démarche”.

Entre Ressources, spectacle pluridisciplinaire à perspective humaniste de la Compagnie du Altar dont Tristan fait partie, Une opérette à Ravensbrück de Germaine Tillion qui relate la vie des camps nazis par la compagnie des Idées en l’Air ou encore Notre jeunesse , un texte de Olivier Saccomano qui traite des questions actuelles de discriminations monté par En Mauvaise Compagnie, “la plupart des pièces qui sont jouées ici sont en adéquation avec des thèmes et des valeurs qui nous tiennent à cœur”, résume Tristan.

Lorsque que la scène n’est pas investie par des compagnies de théâtre, un grand écran construit avec les moyens du bord prend place. La grande salle se transforme alors en salle de projection pour accueillir divers festivals de cinéma. Maud, qui est entré en contact avec l’équipe du squat pour proposer deux rendez-vous cinéphiles et militants, les Rencontres du cinéma d’Amérique latine et de la Caraïbe et le festival Pico y Pala, n’a pas été déçue par le lieu.

“On a pu organiser une projection et un débat sur les luttes menées en Amazonie brésilienne face à l’expansion des barrages hydroélectriques suivi d’un repas et d’une soirée festive. Nous travaillons selon les mêmes valeurs et les mêmes pratiques et le lieu nous a semblé être une évidence pour une séance de notre festival”, commente Maud.

Pour Anna, qui travaille à mi-temps dans l’associatif et consacre son deuxième mi-temps au Clos Sauvage, accueillir ce genre de rencontres politiques est particulièrement important et enrichissant. Elle se réjouit d’ailleurs d’avoir accueilli le collectif MWASI, pour des ateliers non-mixtes sur “l’Art-froféministe” et ce, quelques jours avant que le collectif soit au cœur de la polémique et ne fasse couler beaucoup d’encre au sujet du festival Nyansapo.

A la Crèche, l’accueil des personnes en précarité

”Pour tous les gens du Clos Sauvage, accueillir tous ces événements c’est un boulot à temps-plein”, estime José qui passe la plupart de ses journées entre le squat pour accueillir et organiser les événements et son ordinateur pour gérer la communication du lieu et de l’Intersquat Paris, plate-forme d’échange et d’ouverture née d’un désir de mutualisation des squats d’Île-de-France. Ce développeur informatique vit à la Crèche, un autre squat situé à une quinzaine de minutes à pied du côté de Pantin au 25, rue Berthier.

Comme son nom l’indique, cet énorme bâtiment à la façade classée monument historique accueillait sur plusieurs étages une crèche municipale délocalisée depuis 2012 pour s’installer dans un édifice flambant neuf. José et des membres de son collectif décident d’y poser leurs valises en mars 2016.

“A la Crèche, il y a plusieurs personnes de nationalités différentes, plusieurs sont sans-papiers, certains sont des travailleurs précaires, d’autres vivaient avant dans la rue. Il y a même une femme enceinte qui est en train de finir sa thèse et ne pourrait pas le faire si elle devait payer un loyer. Ces gens vivent ici par nécessité”, explique José.

La première fois qu’il s’est installé dans un squat, il était étudiant précaire, c’était il y a dix ans déjà. Malgré les expulsions à répétition, parfois plusieurs dans le même mois, et surtout un procès qui a duré neuf ans pour avoir habité au 69 rue de Sèvres13 en 2008, un bâtiment vide depuis vingt ans, appartenant à une propriétaire qui ne comptait pas en démordre, José considère désormais que c’est un “choix de vie”.

“Disons que j’aime vivre en collectivité, que je considère qu’avec la crise du logement aucun lieu ne devrait être vide, nous ne faisons que les réhabiliter. Pour ma part, je compense le fait de ne pas payer de loyer par l’organisation d’événements culturels, politiques et militants.”

Et si la Crèche n’accueille pas autant d’événements que le Clos Sauvage, c’est surtout parce qu’elle a une épée de Damoclès au-dessus du toit.

Menaces d’expulsion

En effet, depuis le mois de novembre dernier, les habitants du 25 rue Berthier risquent de se faire expulser à tout moment. “Il y a de nombreuses initiatives qui ont été avortées, comme la création d’un bar pour femmes, ou des ateliers à destination des réfugiés. Avec l’expulsion qui nous menace, on est dans l’incertitude, c’est difficile de faire des projets”, regrette José qui s’inquiète pour le futur des quinze habitants de la Crèche. “Ici tout le monde a sa chambre, on a une cuisine bien équipée, des sanitaires, etc. Clairement, si on est expulsés demain, on ne sait vraiment pas où on va reloger tout le monde.”

Et José a de quoi s’inquiéter car récemment deux personnes sont venues prendre quelques mesures à l’extérieur du bâtiment et leur annoncer que des travaux allaient commencer le 19 juin.

“On a peur qu’ils prévoient des travaux de sécurisation des accès du bâtiment pour éviter qu’il ne soit à nouveau squatté une fois notre expulsion effectuée. Nous avons le soutien de nombreux voisins et le bâtiment appartenant au conseil départemental, il est possible que le propriétaire n’ait pas voulu faire de remous en nous expulsant un pleine campagne électorale”, analyse José avant d’ajouter :

“D’un côté, tu peux héberger une quinzaine de personnes qui sont dans le besoin et ne pas verser un sous et de l’autre mettre ces personnes à la rue et payer près de 200 000 euros par an pour le gardiennage et la sécurisation d’un bâtiment qui de toute façon n’est pas utilisé…”, insiste-t-il en rappelant que pour l’instant aucun permis de construire ne semble avoir été déposé.

Le Clos Sauvage, quant à lui, est un peu mieux loti car même s’il est sous le coup d’une procédure d’expulsion au tribunal d’instance d’Aubervilliers, le procès est encore en cours. Et il faut croire que pour l’instant la chance est du côté du collectif car l’audience qui devait se tenir courant juin a été reportée en septembre prochain.

“On est dans une optique de discussion avec le propriétaire, notre but est de partir lorsque les travaux commenceront”, explique Anna. “A partir du moment où tu ouvres un squat, tu sais que tu vas devoir quitter les lieux un jour”, complète Tristan.

“C’est pourquoi nous espérons y rester le plus longtemps possible afin d’accueillir de nouveaux projets, de nouveaux artistes, de nouvelles compagnies, de nouveaux débats, et de continuer à donner vie à un lieu inoccupé”, conclut le jeune comédien tout en se remémorant leur arrivée au Clos Sauvage, les heures qu’ils ont passés à dépoussiérer, enlever la sciure, à ranger tous les morceaux de bois qui trainaient, à réhabiliter les lieux, à construire la salle. Le tout pour “offrir au quartier un lieu alternatif, convivial et utile”.

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