Le Qatar est-il lié au terrorisme comme l’affirme l’Arabie saoudite ?

L’émir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad al-Thani, le 23 janvier 2015 à Riyadh. © AHMAD AL-GHAMDI / AFP

Le 5 juin, le Qatar a été mis au ban diplomatique par l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Yémen et l’Egypte. Accusé de soutenir financièrement des “groupes terroristes”, il déstabiliserait la région. Loin d’être anodin, son isolement est le début d’une grave crise entre les pays du Golfe, au sein d’une région déjà très sensible.

Donald Trump a salué cette rupture diplomatique, assurant qu’elle marquera “peut-être le début de la fin de l’horreur du terrorisme” et affirmant, selon lui, que “tous les éléments point[ent] vers le Qatar”. Face à ces attaques, l’émirat gazier s’est contenté de nier, assurant que ces mesures étaient “injustifiées” et “sans fondement”. Pourtant, il a été qualifié en 2014 par le Daily Telegraph de “Club Med des Terroristes”. Alors qu’il peut être une “machine à fantasmes”, est-il vraiment lié à des organisations terroristes ?

Pas de financement public du terrorisme

Malgré de nombreuses charges, Doha n’a pas financé directement des organisations terroristes. Officiellement, il est engagé dans la coalition internationale contre l’organisation Etat islamique, depuis 2014. Il abrite même la base militaire d’Al-Udeid, la plus grande base externe aérienne des Etats-Unis, très utilisée lors des opérations contre Daech. Pour Hasni Abidi, politologue spécialiste du monde arabe et auteur de Moyen-Orient, le temps des incertitudes (éd. Erick Bonnier), “il n’existe aucune preuve de liens avérés entre le Qatar et le terrorisme”. 

Pour autant, une demi-douzaine d’individus, abrités par l’émirat, financent à titre privé le terrorisme, en particulier le Front Al-Nosra, une filiale d’Al-Qaida en Syrie, et l’EI, nous précise Georges Malbrunot, journaliste spécialiste du Moyen-Orient et auteur de Nos très chers émirs, le Qatar au banc des accusés (éd. Michel Lafon) :

“Les noms des ces individus sont connus, réportériés sur les listes noires américaines et sur des rapports sur le térrorisme du département d’Etat américain. Nous les nommons tous dans notre livre”.

Entre laxisme et complaisance

En 2014, une enquête du journal britannique The Telegraph a repris ces rapports du Département d’Etat américain. Elle a pointé l’existence d’intermédiaires financiers en lien avec des organisation terroristes, basés sur le sol qatari, comme Abd Al-Rahman ben Umayr Al-Nuaymi. Inscrit sur la liste des terroristes recherchés par les services américains, Nuaymi aurait “ordonné le transfert de près de 600 000 dollars à Abou Khaled el-Souri, l’envoyé en Syrie du chef d’el-Qaïda”. A côté de ses activités financières plus que douteuses, Nuaymi était “conseillé du gouvernement qatari”, indique The TelegraphIl était également “l’un des membres fondateurs d’une grande association caritative liée à la famille royale, la Sheik Eid bin Mohammed al-Thani Charitable Foundation”.  

Comme les autres individus listés par les autorités américaines pour financement du terrorisme, Nuaymi est connu des autorités, et même proche du bureau de l’émir. Dès lors, dans quelle mesure ces personnes agissent à l’insu de l’Etat ?, s’interroge Georges Malbrunot. J’ai du mal à croire qu’ils puisse agir en toute impunité, sans un quelconque feu vert”.

Le “pire pays dans la région”

En matière de coopération dans la lutte contre le financement du terrorisme, une note du département d’Etat américain de 2009 révélée par Wikileaks qualifait ainsi le Qatar de “pire pays dans la région”. Quelques années plus tard, en 2016, un haut responsable du Trésor américain avait regretté que ce micro-Etat manque encore de volonté politique” pour “appliquer [ses] lois contre le financement d’organisations terroristes”. 

Traditionnels, conservateurs et wahhabites, les Qataris sont alliés dans les pays musulmans à des islamistes, et gardent “une tradition islamiste un peu radicale”, rappelle Georges Malbrunot.

“Un frère de l’émir Cheikh Tamim a fait le djihad en Afghanistan à la fin des années 1990. Quant à Ben Laden, lorsqu’il a quitté le Soudan pour aller en Afghanistan en 1996, il s’est arrêté à Doha. Aussi, Khalid Cheik Mohammed, le cerveau des attentats du 11 Septembre, était ami avec un des membres de la famille régnante”.

Toutefois, dans l’émirat gazier, sous la pression américaine et internationale, de moins en moins d’invididus financent à titre privé le terrorisme. Mais même si des lois anti-blanchiment ont été mises en place, “ses efforts ne sont pas suffisants”, déplore Georges Malbrunot.

Les rançons, zones d’ombre

En dehors de sa complaisance vis-à-vis des quelques individus finançant le terrorisme, il est reproché à l’émirat d’avoir payé des rançons à la branche syrienne d’Al-Qaida, pour faire libérer des otages.

“Si on fait l’addition de toutes les rançons que Doha a payées, on arrive à plus de 100 millions de dollars, affirme Georges Malbrunot. C’est une façon détournée de financer une organisation qui lui est relativement proche, puisque le chef d’Al Qaida en Syrie intervient, lorsqu’il a des déclarations à faire, sur la chaîne qatarie Al Jazeera”.

Surtout, cette mansuétude des autorités est un moyen de “s’acheter une sécurité”, explique Malbrunot. Le Qatar craint sans cesse pour sa survie, et ne fait que multiplier ses alliances, entre les Etats-Unis, l’Arabie saoudite, l’Iran, le Hamas, la Syrie, les Frères musulmans, etc. Avec sa “diplomatie passe-partout”, il fait constamment le grand écart diplomatique, et marque son indépendance.

“Ses liens avec des organisations terroristes sont une assurance de ne pas être ciblé. Ben Laden avait dit à ses proches qu’il considérait le petit émirat comme un pays de passage, et non comme un pays d’attaque.”

A la racine de la crise, une définition controversée du terrorisme

L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis reprochent avant à Doha tout sa sympathie envers des mouvements qu’ils jugent terroristes, les Frères musulmans et le Hamas palestinien, en premier lieu :

“Tout le problème réside dans la définition du terrorisme, nous assure Hasni Abidi. Aujourd’hui, tous les Etats ont leur propre conception du terrorisme. Les pays européenns ne voient pas les Frères musulmans et le Hamas comme un groupe terroriste.”

Depuis le coup d’état ayant porté au pouvoir le maréchal Al-Sissi en 2013 en Egypte, Doha accueille des dirigeants des Frères musulmans, comme l’un de ses chefs spirituels Youssef al-Qaradaoui. L’ancien dirigeant du Hamas palestinien, Khaled Mechaal, est également basé dans le pays, et les talibans afghans y disposent d’un bureau. Cette “diplomatie passe-partout” est loin de rassurer les monarchies pétrolières sunnites. Elle craignent les Frères musulmans, mais aussi toute forme d’islam politique susceptible de mettre en danger leurs régimes absolus. 

L’Iran, ou le plus grand contentieux

Toutefois, les origines de la crise sont ailleurs. Accuser l’émirat gazier d’être lié à des groupes terroristes n’est qu’un prétexte pour l’isoler et, par ricochet, isoler l’Iran. Avant tout, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn sont farouchement opposés à l’Iran chiite, et reprochent au Qatar sa ligne modérée face au pays perse. Derrière ces tensions se cache une lutte d’influence entre l’Arabie saoudite et Téhéran.

Si l’Arabie saoudite voit l’Iran comme une menace majeure, Doha ne partage pas ses positions. Bien qu’étant sunnite et wahhabite, le petit émirat ne n’est pas construit sur l’opposition sunnite-chiite. Il exploite avec l’Iran le Noth Dome, le plus grand gisement de gaz naturel au monde, et ne peut lui tourner le dos.

“En l’accusant de liens avec le terrorisme, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe veulent déstabiliser le Qatar, pour le faire rentrer dans le rang, explique Malbrunot. L’Arabie saoudite, la grande puissance du Golfe, veut que tout le monde marche derrière elle, et que tout le monde joue sa carte anti-iranienne.”

Trump à l’origine de la crise

Mais si l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis déploraient depuis longtemps la proximité de Doha avec Téhéran, pourquoi la crise n’éclate-t-elle qu’aujourd’hui ? Depuis l’élection de Trump, ces monarchies pétrolières sunnites ont trouvé un allié de choix. Le Président des Etats-Unis ne cesse de se rapprocher de l’Arabie saoudite, tout en jugeant l’Iran responsable du terrorisme.

“Effrayée par la menace iranienne, l’Arabie saoudite a trouvé avec Donald Trump l’allié qui lui manquait jusqu’à maintenant, soutient Malbrunot. Maintenant qu’ils ont l’appui de Trump, ils peuvent faire pression sur le petit émirat. Ils ne veulent pas qu’il ait une position indépendante.”

Pour autant, les Qataris ne semblent pas vouloir faire de concessions.

“Ils estiment que les Emiriens ou les Saoudiens ont instrumentalisé l’origine de la crise, poursuit Malbrunot. Le supposé financement du terrorisme n’était pas le problème principal. Aussi, ils ne sont pas si isolés que ça. Le Koweït et le sultanat d’Oman n’ont pas voulu s’associer aux tensions. L’Iran et la Turquie les soutiennent, tandis que le Maroc leur a envoyé de l’aide alimentaire.
Et le Qatar est très utile dans la lutte contre Daech. Les Américains et les Occidentaux ont besoin de lui. Même l’émirat gazier devoir céder à cause de l’embargo économique, il vacéder le moins possible.”

Alors, malgré de nombreux fantasmes, il est difficile d’affirmer que l’Etat qatari a des liens avec le terrorisme. S’il fait preuve de complaisance vis-à-vis d’individus privés finançant le terrorisme, il paye aussi des rançons douteuses. Mais derrière ces accusations de liens avec le terrorisme se cache une “guerre froide” entre les monarchies pétrolières sunnites et l’Iran. Sous le feu des projecteurs, le Qatar se voit reprocher ses relations cordiales avec l’Iran, et son soutien aux Frères musulmans et au Hamas, considérés comme des organisations terroristes. Alors que l’Arabie saoudite abrite également des individus privés finançant le terrorisme, sa mise au ban diplomatique est d’abord un moyen de le déstabiliser, pour mieux l’isoler de l’Iran.

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