Pour Julien Bayou, “Jean-Luc Mélenchon tient les clés du rassemblement de la gauche écologiste”

Jean-Luc Mélenchon le 1er mai 2017, à l’hommage rendu à Brahim Bouarram, noyé dans la Seine par des militants du Front national en 1995 (Thomas Samson / AFP)

Comment interprétez-vous le mauvais score de Benoît Hamon ? Pensez-vous que désormais la gauche doit se reconstruire en dehors du PS ?

Julien Bayou – Benoît Hamon a été admirablement tenace malgré toutes les difficultés. En liant la transformation sociale à la préservation de la nature, il a replacé dans le débat le quotidien des Français, leur santé, leur envie de bien-vivre au travail, leur envie de démocratie. Il a participé à redonner de la modernité et du sens à la gauche. Mais cela n’a pas suffi. L’appareil PS a repris le dessus, et les trahisons se sont succédé pour tenter de refermer la parenthèse. Sauf que les voix n’appartiennent plus à aucun parti. L’envie de changement n’a pas disparu. Elle s’est reportée sur un autre bulletin, avec toute la force du vote utile.

Jean-Luc Mélenchon n’a pas seulement pris le relais. 30% des 18-25 ans ont voté pour lui. Il a ramené au vote humaniste et de transformation sociale des personnes qui, ne se sentant pas représentées, auraient pu s’abstenir, ou voter FN.

Alors oui au final, comme beaucoup je suis déçu. Mais cela n’efface pas que pour la première fois depuis 1974, l’écologie n’avait pas besoin d’une candidature dédiée, puisqu’elle irriguait deux projets présidentiels qui ont rassemblé 25% des suffrages. Au point que désormais, on ne dira peut-être plus “la gauche et les écologistes”, mais “la gauche écologiste”. C’est une belle victoire pour ceux qui pendant des décennies ont alerté contre vents et marées sur les dangers liés aux problématiques environnementales.

Il y avait malheureusement des désaccords entre eux, sur la stratégie de réorientation européenne notamment, impossibles à dépasser en si peu de temps. Ces divergences de fond ont été un plafond électoral pour Mélenchon. Maintenant, il faut donner une suite positive si l’on ne veut pas que la gauche écologiste et ces 25% de suffrages exprimés disparaissent des radars politiques, dès le mois de juin. Il faut donner à un débouché électoral à cet espoir, à cette envie collective.

Les électeurs de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon sont orphelins des projets de société qu’ils portaient, la question écologique sera absente du second tour. Comment comptez-vous faire pour donner un débouché à ces demandes ?

La politique se fait sur deux pieds. Un pied dans la société, par l’action collective, et l’autre dans les institutions. Si nous voulons que la gauche écologiste pèse sur le quinquennat qui vient, il faut travailler à un rassemblement pour les législatives. Et je vais être très franc. La France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon, par leur score indiscutable, en détiennent les clés. Ne pas proposer mieux qu’à la présidentielle revient à ouvrir un boulevard à nos adversaires politiques et au FN.

J’ai entendu Jean-Luc Mélenchon au JT de TF1. J’y ai entendu de la détermination et un début d’ouverture. Je veux croire qu’il n’a pas envie de se retrouver seul à l’Assemblée nationale. Il faut donc poursuivre. En actant nos désaccords sur les questions européennes ou diplomatiques, directement liées au rôle régalien du président, pour mettre l’accent sur ce que l’on partage aux législatives : la nécessité d’un renouvellement démocratique (l’inéligibilité des corrompus, la transparence des frais parlementaires, etc.), l’opposition à la casse sociale et la conscience écologiste (la santé environnementale, la lutte contre les lobbies, etc.). Ensemble, les députés insoumis, écologistes, communistes et hamonistes pourront agir rassemblés sur ces trois axes.

Des rencontres sont-elles prévues pour précipiter cette convergence ?

Il y a eu des rencontres. J’espère que ça peut avancer rapidement. Si on arrive à trouver les modalités ici et là en respectant le rapport de force, la gauche écologiste pourra former l’un des premiers groupes au Palais Bourbon. Les objectifs sont simples. Convaincre les Français d’élire un minimum de candidats FN, contenir la droite revancharde, et empêcher Macron de gouverner le pays depuis sa tour d’ivoire. L’enjeu, c’est de transformer le pays. Notre pays est fracturé. La ségrégation territoriale, le déclassement social, les inégalités sociales qui sont aussi environnementales, devant les pollutions par exemple, sont les fondements de la crise démocratique. Réussir les législatives, c’est le meilleur moyen de ne pas perdre cinq ans de plus.

Cette élection a été marquée par l’émergence de deux nouvelles forces politiques : la France Insoumise et En Marche!. Pensez-vous que les vieux partis, et les vieilles méthodes politiques sont obsolètes ?

Les partis politiques classiques sont appelés à être dépassés. Pour EE-LV, on arrive peut-être à la fin d’un cycle : la question écologique irrigue désormais toute la gauche, se pose donc la question de maintenir un outil dont c’était précisément l’objectif. Le défi posé à la France Insoumise – et à En Marche ! – est différent mais pas moins difficile. Ces mouvements construits pour la conquête expresse du pouvoir doivent inventer leur utilité politique au quotidien.

Force est de constater que Jean-Luc Mélenchon a traduit chez nous les analyses de Chantal Mouffe et les leçons de Pablo Iglesias. Sa volonté de “construire un peuple” répond à une réalité : l’atomisation des consciences politiques. Chacun dans son coin, chacun avec ses galères. Pour recréer du sentiment commun, il a construit un récit transversal de redistribution du pouvoir en France, alliant “dégagisme”, “avenir en commun” et vote utile.

Cette réflexion stratégique ne fait que commencer. On devrait maintenant travailler à un mouvement d’un genre nouveau de la gauche écologiste, pleinement ouvert à la société civile, qui irait de Jean-Luc Mélenchon à Benoît Hamon, en passant par les écolos et tous les activistes de la COP 21 ou de Nuit Debout pour servir de point d’appui à la vitalité qui existe dans la société.

Le fait que Jean-Luc Mélenchon ne donne pas sa position personnelle pour le second tour (même s’il dit qu’il ira voter et que Marine Le Pen est “encore pire” qu’Emmanuel Macron), et qu’il laisse son mouvement se prononcer, vous semble-t-il cohérent ou problématique ?

Personnellement j’ai appelé à battre Le Pen en votant Emmanuel Macron dès l’annonce des résultats, sans état d’âme. Il faudra donc affronter les politiques libérales, mais ce n’est pas du tout la même chose de combattre un démocrate dans les institutions et dans la rue, et de filer les clés de la Ve République sous l’état d’urgence à Marine Le Pen. Il n’y a pas d’ambiguïté.

Concernant Jean-Luc Mélenchon je comprends par principe l’idée de la consultation. Je crois même qu’il est nécessaire de prendre acte dans cet entre-deux tours du trouble profond qui traverse le pays. Mais Mélenchon aurait dû dire sa conviction intime, son vote, même si cela ne vaut pas consigne. Le 7 mai, l’abstention ou le vote blanc ne sont pas des armes contre le FN.

Mais je veux insister sur la responsabilité d’Emmanuel Macron. Ni mon vote, ni celui d’une majorité de ceux qui se porteront sur son nom ne vaudront quitus à son projet puisque nous votons pour sauver la République. Le hollandisme continué ou aggravé est un des carburants du score si élevé de Marine Le Pen. Nos désaccords profonds ne sont pas anecdotiques. Sa persistance à vouloir l’ignorer est une faute grave. L’arrogance du candidat Macron renforce le vote d’adhésion en faveur de Le Pen, qui risque bien de l’emporter dans les têtes malgré la défaite dans les urnes.

Il nous reste une semaine pour battre Le Pen. Et quinze jours pour donner à la gauche écologiste les moyens de mettre Macron en minorité aux législatives. Les majorités présidentielles de la Ve République appartiennent au passé. La fin du bipartisme va peut-être permettre de rééquilibrer pouvoirs exécutifs et législatifs. Dans ce contexte, la gauche écologiste peut jouer un rôle central à l’Assemblée dans les cinq années à venir.

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